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La crise du coronavirus, accélérateur d’innovation dans les systèmes alimentaires

La crise sanitaire du coronavirus ravive les débats sur la place et l’évolution de l’agriculture et de l’alimentation dans nos sociétés. Dans la plupart des pays, individus, familles ou collectivités sont en effet amenés à (re)considérer les besoins vitaux : se soigner, se loger, communiquer… et se nourrir. Mais cette « prise de conscience nourricière » n’est pas qu’un ressenti psychologique ou médiatique de la crise. Elle résulte des effets de la pandémie sur l’ensemble des activités qui concourent à nourrir une population, depuis la production agricole jusqu’aux pratiques alimentaires des ménages, ce qui constitue différents « systèmes alimentaires » sur la planète. Ces effets, observés ou craints, révèlent la vulnérabilité de ces systèmes et y accélèrent des innovations souvent préexistantes.

Les mesures visant à contrer la pandémie ont en effet fortement impacté les systèmes alimentaires. Les restrictions des échanges internationaux ont touché certaines filières, par exemple les exportations de vin ou de produits animaux depuis l’Europe, de produits de rente en Afrique, de céréales pour des pays voulant renforcer leurs stocks stratégiques (Russie, Inde…). Les fermetures de frontières ont stoppé les flux de touristes, les déplacements d’éleveurs en Afrique, la mobilité des ouvriers agricoles dont dépendent de nombreuses exploitations agricoles… Les mesures de confinement ont entrainé la fermeture de la restauration hors domicile et de marchés, la croissance de la demande vers les commerces de proximité ou les grandes surfaces, l’obligation de consommer ou cuisiner chez soi… Par ailleurs, le chômage, l’inflation dans plusieurs pays du Sud et la baisse des revenus induits par la crise ont accru la précarité alimentaire et modifié la demande des ménages, dont la valeur des achats alimentaires a augmenté dans de nombreux pays, notamment sur des produits de base.

Ces effets ont rapidement suscité des ajustements dans les systèmes alimentaires. Les possibilités de redéployer ou stocker certaines productions, de reporter l’abattage d’animaux, de vendre sur des circuits de proximité ou de recourir à une main d’œuvre locale ont permis à des agriculteurs de faire face à la crise. Dans les chaines logistiques et les commerces, l’intégration des « gestes barrières », l’adaptation du conditionnement, le renforcement de livraisons à domicile ou l’information et la promotion ont permis de répondre aux bouleversements de la demande. La mobilisation de réseaux d’entraide, d’associations, de structures d’action sociale communale (CCAS en France) a soutenu l’aide alimentaire. A l’échelle des unités de confinement, la réorganisation des pratiques d’achat, des tâches domestiques et des comportements alimentaires s’est imposée. Ces ajustements montrent une forte résilience, à court terme, des systèmes alimentaires domestiques, des circuits de proximité (hors restauration traditionnelle ou collective) et de la grande distribution, ou même d’opérateurs internationaux. Ils témoignent a contrario des difficultés de systèmes alimentaires plus spécialisés, en particulier sur des produits de qualité et les produits frais, fournissant la restauration hors domicile ou l’exportation (hors céréales).

Ces ajustements ont aussi ouvert la voie à des innovations dans tous les systèmes alimentaires : nouveaux dispositifs sanitaires dans les entreprises ; drives fermiers organisés sur des places de village ou de supermarché ; création de plateformes de commandes alimentaires, de  groupements d’achats sur WhatsApp ou sur Wechat ; nouveaux systèmes de « livraisons à domicile sans contact » ; cartographies interactives de l’offre alimentaire à l’échelle d’une collectivité locale ; nouvelles recettes « Home-Cooked Meals » sur Youtube… Ces innovations sont repérables dans la plupart des pays avec de nombreuses caractéristiques communes :
– elles intègrent largement l’usage du numérique, accélérant la digitalisation des systèmes alimentaires, y compris dans des pays du Sud et en Asie où l’usage du smartphone est très présent;
– elles correspondent à des processus « bottom up », impulsés par les entreprises des chaines alimentaires ou par les consommateurs eux-mêmes (user innovations) ;
– elles expriment souvent une dimension collective à une échelle locale, pouvant engager un processus de « territorialisation » des activités liées à l’alimentation ;
– elles s’exercent aussi à partir d’opérateurs du numérique et de plateforme de distribution à domicile qui, au contraire, tendent à renforcer l’individualisation des échanges alimentaires ;
– elles révèlent des disparités sociales et territoriales (existence de « déserts alimentaires »), invitant à innover aussi dans l’aménagement du territoire en fonction d’enjeux alimentaires (« innovations territoriales ») ;
– elles appellent enfin à un renouvellement de l’action publique pour accompagner à différentes échelles le renforcement de la sécurité et de l’autonomie alimentaire, depuis la gestion des échanges et stocks alimentaires mondiaux, jusqu’à l’appui aux innovations à l’échelle locale.

Ces innovations interrogent alors la transition des systèmes alimentaires « après la crise ». L’enjeu est de renforcer leur résilience en intégrant certes les innovations liées au numérique et à la territorialisation des activités, mais aussi les revendications en termes de justice alimentaire et de commerce équitable, de gestion des écosystèmes et du changement climatique. Le caractère conjoncturel ou au contraire transformateur de la crise reste alors en question. Les innovations mises en lumière par la crise vont-elles seulement se traduire par un retour au modèle de développement antérieur ou bien s’inscrire durablement dans les systèmes alimentaires et intégrer les autres enjeux écologiques et sociaux ?

 

Jean-Marc Touzard

INRAE, Directeur de l’UMR Innovation 0951