Consultez l’édito de juin 2020

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L’innovation pour l’économie circulaire

L’Union Européenne vient de lancer le deuxième plan d’action pour l’économie circulaire, cinq ans après le premier, dont la mise en oeuvre a été lente et s’est limitée à l’approbation de nouvelles règles et lignes directrices pour les 53 actions prévues. Aucune évaluation détaillée des résultats n’a été réalisée, mais le cadre de suivi d’Eurostat pour l’économie circulaire (EC) permet de dégager certaines tendances. Les données récentes montrent des progrès en matière de recyclage pour certains déchets (déchets de construction, déchets organiques ou municipaux) mais restent à des niveaux très faibles pour d’autres (plastiques, déchets électriques et électroniques). Surtout, seuls 11,2% des matériaux sont récupérés et réutilisés ; beaucoup reste à fair ! L’EC est déjà au centre du discours institutionnel à travers les médias, les initiatives des entreprises et l’action civile elle-même. L’urgence de l’EC est soulignée pour faire face au défi mondial du changement climatique, réduire la consommation non durable des ressources naturelles et les flux de déchets qui menacent la santé des écosystèmes. De manière relativement paradoxale, l’EC est également présentée comme une stratégie pour créer des emplois et stimuler la croissance économique (verte) et améliorer la compétitivité industrielle de l’Europe.

Le nouveau plan d’action pour l’EC exprime l’ambition d’une transition systémique et transformatrice de l’UE et au-delà. Il s’agit de l’une des pierres angulaires du Pacte Vert Européen, qui définit la feuille de route pour atteindre la neutralité climatique d’ici 2050 et dissocier croissance économique et utilisation des ressources. Un changement systémique comme celui-ci est complexe et lent, et rencontre de nombreux obstacles (interdépendances technologiques et industrielles, chaînes de valeur mondiales, intérêts particuliers, modes de consommation, routines sociales et institutionnelles, etc.). Le paradigme technologique tend à reproduire des modèles de solutions marqués par la dépendance de sentier et conduissant souvent à des situations de lock-in. Le changement systémique vers l’EC nécessite un flux massif d’innovations disruptives au niveau de la technologie, des business models, des modes de consommation, de l’aménagement urbain et des innovations sociales de toutes sortes. De fait, il importe de réfléchir à la relation entre l’innovation et le passage à l’EC.

La transition vers un modèle économique circulaire nécessite une innovation au niveau du système pour que le modèle soit plus respectueux de l’écosystème. Une telle transition exigera un engagement politique clair et de vastes changements sociaux et institutionnels, probablement plus profonds que les changements purement technologiques. Dans ce but, les principes de l’EC sont au premier plan pour guider, signaler la direction et le contenu de tous les types d’innovation.

 Au-delà de la politique environnementale et de la politique d’innovation, il faut une nouvelle approche, plus large et ambitieuse, qui dépasse la vision classique de la réparation des dommages environnementaux ou de la mise en place d’une économie technologiquement plus verte. La combinaison de différent type d’instruments (policy-mix) est essentielle pour garantir des résultats efficaces. Par conséquent, l’innovation pour l’EC a besoin d’un nouveau cadre qui inclut, à côté des approches classiques demand-pull ou technology-push, des instruments à visée systémique, incluant des instruments régulatoires, fiscaux, financiers, monétaires, etc. De même, l’innovation est nécessaire dans le processus de conception de la politique. La complexité des interactions entre l’économie et l’environnement exige une approche intégrative, avec des stratégies mission-oriented, qui dépasse la juxtaposition d’instruments separés. L’innovation est nécessaire dans la conception des politiques qui abordent les interactions possibles et les effets attendus et imprévus des différentes politiques et instruments, comme condition pour favoriser non seulement des changements progressifs mais aussi des innovations technologiques et sociales plus radicales.

L’innovation est une exigence pour le passage à l’EC et, réciproquement, les principes et objectifs de l’EC doivent guider l’allocation des ressources publiques et privées pour l’innovation. Premièrement, les technologies d’usage général joueront un rôle essentiel pour favoriser la création et la diffusion de nouveaux produits, services et business models circulaires innovants.  Les développements des nouveaux outils numériques, de la blockchain, de l’intelligence artificielle, des biotechnologies, etc. devront être orientés vers la mise en œuvre de solutions et d’entreprises circulaires.

Deuxièmement, du point de vue de la production, l’initiative législative annoncée sur une politique de produit durable sera l’un des éléments clés pour stimuler l’innovation pour l’EC. Comme 80% des impacts environnementaux des produits sont déterminés au stade de la conception, l’intégration obligatoire de critères écologiques, ainsi que le nouveau « droit de recours » pour les consommateurs, découragera les stratégies d’obsolescence programmée, et dessinera des orientations claires en matière d’innovation. L’innovation, et donc l’avantage concurrentiel associé, sera basée sur des produits et services qui incluent ou soutiennent efficacement la durabilité, la réparabilité et la récupérabilité des produits.

Troisièmement, l’un des domaines fondamentaux  est celui des business models. En particulier, les modèles basés sur des systèmes produits-services, orientés vers la fourniture de fonctionnalités plutôt que vers la vente de produits. Ces business models et d’autres doivent être explorés plus avant en tant que catalyseurs de produits et de services plus circulaires. Conformément aux business models innovants, les consommateurs et les utilisateurs eux-mêmes doivent innover dans leurs pratiques de consommation. Ils doivent s’engager à reduire la consommation de matériaux et d’énergie, à prolonger la vie des biens, à les partager de manière collaborative. Ils peuvent devenir des pro-sommateurs ou co-participants au processus de production. De même, il est important d’innover dans la capacité du secteur public à stimuler l’EC au moyen des achats publics et à participer directement dans le développement des initiatives d’EC.

Enfin, l’innovation systémique nécessaire à la transition circulaire appelle les territoires à jouer un rôle important, impliquant une pluralité d’agents et faisant de l’économie circulaire une voie pour le développement souhaité. Tirer parti des ressources et des connaissances existantes, des forces et du potentiel d’innovation des entreprises et des agents sociaux et publics sera essentiel pour définir un modèle économique bénéfique en termes  environnementaux et socio-économiques au niveau local/régional.

En bref, la transition vers une économie alignée sur les principes de la circularité nécessitera des innovations dans de nombreux domaines, pas nécessairement radicales du point de vue technologique, impliquant une multitude d’agents et adaptées à chaque contexte socio-économique.

Par Ángeles Pereira & Xavier Vence

Universidade de Santiago de Compostela (USC)