Edito du mois de septembre 2017

« Théorie de la dominance économique, commerce et flux de connaissances », par Didier Lebert*

La représentation des flux commerciaux et de connaissances sous la forme de réseaux et l’usage des outils de l’analyse des réseaux sociaux (ARS) et de la théorie mathématique des graphes pour étudier ces réseaux sont de plus en plus répandus dans la littérature économique. On résume cette approche par le terme « analyse structurale ». C’est par exemple avec l’analyse structurale que Ricardo Haussmann et ses collègues du Center for International Development (CID) de l’Université de Harvard ont produit leur atlas de la complexité économique. Cette complexité est approchée par la « diversification des exportations » des pays (par le nombre de partenaires commerciaux vers lesquels les pays exportent) et par « l’ubiquité des produits exportés » (approximé par le nombre de pays exportateurs de chaque produit ; plus un produit est disponible internationalement, moins spécifiques sont les compétences et les ressources nécessaires pour le fournir). Au final, cette complexité détermine la potentialité d’un pays à promouvoir son insertion internationale, et les politiques publiques locales doivent chercher à augmenter cette complexité à la marge des spécialisations révélées des pays. Si les chercheurs du CID focalisent leur attention sur les économies en développement, d’autres cherchent à comprendre de la même manière les processus de transition de certains Pays d’Europe Centrale et Orientale (PECO) entre leur sortie du système d’économie centralement planifiée et leur intégration une quinzaine d’années plus tard à l’Union Européenne.

Ce qui est faisable à l’échelle des pays sur les flux de biens et services est réalisable à l’échelle des régions sur les flux de connaissances technologiques (approchés par les données sur les citations de brevets et de localisation des inventeurs). C’est à l’étude de la structure des spécialisations technologiques et de leurs transformations dans le temps que l’analyse structurale sert alors. La « résilience technologique d’une région » peut alors être approchée dans ses dimensions statique (maintien dans le temps long des spécialisations technologiques en dépit de chocs exogènes important touchant la région) et dynamique (capacité du territoire à transformer ses spécialisations technologiques tout en maintenant, voire en augmentant, sa position relative dans le réseau global). Lorsque les principaux acteurs de la production de technologies nouvelles sont inclus dans le schéma, c’est à la contribution de ceux-ci aux transformations locales que l’on s’intéresse. L’OCDE a récemment diffusé la base de données COR&DIP pour que l’on puisse mesurer ces contributions dans une représentation résiliaire de la production de connaissances. Les transformations constatées localement s’interprètent globalement comme un processus de transformations de la R&D qui incorpore de plus en plus des territoires de pays émergents pour des productions technologiques les plus pointues. Et lorsque l’on s’intéresse spécifiquement à ces nouveaux territoires de l’excellence technologique, l’analyse structurale permet de repérer le cheminement qui a abouti à l’émergence de cette excellence.

De manière plus traditionnelle, et avec les mêmes données, l’analyse structurale peut être utilisée pour produire des matrices de flux technologiques et étudier leurs transformations dans le temps. Comment produisait-on de l’innovation technologique hier ? Comment en produit-on aujourd’hui ? Les processus d’innovation se transforment dans le temps, et des études tendent désormais à en évaluer la « cohérence » pour les acteurs qui y participent (entreprises, universités et centres de recherche publics, territoires). C’est ici l’organisation technologique de la R&D de ces entités qui est au cœur des questions (quelles technologies sont associées pour produire de l’innovation, à l’échelle du portefeuille de brevets des entités) pour repérer la part exploratoire de la R&D (i.e. plutôt propre à l’entité, que l’on retrouve rarement ailleurs) et celle qui relève de l’exploitation (i.e. des manières « normales » d’innover). L’arbitrage exploration / exploitation résulte de choix stratégiques qui appellent progressivement à transformer les métiers de l’entreprise et les spécialisations des territoires.

Lebert et El Younsi (2017) présentent ces questions et les outils (données, ARS, théorie des graphes) pour les traiter, ainsi que d’autres qui ont trait par exemple à l’identification des dominances commerciales au niveau international, aux trajectoires d’insertion au commerce international des économies africaines, ou bien encore à l’autonomie des territoires en matière de production d’innovations : https://iste-editions.fr/products/les-dynamiques-des-specialisations-internationales

* Unité d’Economie Appliquée, ENSTA ParisTech, University Paris-Saclay, France / Réseau de Recherche sur l’innovation