Editos du mois

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Septembre 2018, « Les dynamiques d’innovation au sein des industries aérospatiales et de défense », par Pierre Barbaroux*

Longtemps pionniers en matière d’innovation et de diffusion des nouvelles technologies, les industries aérospatiales et de défense (A&D) sont aujourd’hui confrontées à des pressions internes et externes de toutes sortes, affectant leurs modèles d’affaires et justifiant un ajustement de leurs capacités d’invention et de commercialisation de nouveaux biens, services et technologies. Les révolutions numérique et écologique, l’intensification de la concurrence internationale, la variété des connaissances et des sources de légitimité bouleversent en effet durablement leurs processus de conception, d’usage et de création de valeur. L’ensemble des composantes de l’architecture des systèmes aérospatiaux et de défense est touché par ces transformations : les vecteurs, les capteurs, les systèmes de communication, les compétences individuelles et collectives ainsi que les cadres réglementaires changent, remodelant durablement le paysage technologique et commercial dans lequel évoluent les acteurs des industries A&D.

Le numéro thématique « Dynamiques d’innovation dans les industries aérospatiales et de défense » de la revue Technologie et Innovation (Vol. 3, 2018) répond au besoin d’analyser ces transformations. Les neuf articles qui composent ce numéro illustrent ainsi la façon dont la dynamique de changement opère à l’échelle des industries, des firmes et des équipes, utilisateurs et concepteurs de systèmes aéronautiques et de défense. Il s’agit d’en comprendre les impacts sur les processus d’innovation, les logiques d’usage et les compétences techniques mis en œuvre au sein des industries A&D. L’automatisation, la numérisation et l’intégration fonctionnelle des technologies ouvrent en effet des opportunités pour les entreprises et les utilisateurs, tout en menaçant leurs positions concurrentielles, leurs modèles de Recherche & Développement (R&D), voire leur culture industrielle. L’arrivée de nouveaux acteurs et la diffusion de pratiques et de comportements nouveaux, en particulier issus de l’économie numérique, justifient de la part des acteurs installés (i.e., Etats, entreprises, communautés scientifiques et utilisateurs) un effort d’adaptation. Ce numéro encourage finalement le dialogue entre les disciplines et participe du décloisonnement des paradigmes de l’ingénierie des systèmes, de la science et des usages qui gouvernent aujourd’hui les relations entre Technologie et Innovation au sein des industries A&D.

*Centre de recherche de l’armée de l’air, Ecole de l’air, Salon de Provence, France, pierre.barbaroux@ecole-air.fr


Août 2018, Le crowdfunding : « Les petits ruisseaux font les grandes rivières , par Djamchid ASSADI*

La réticence de la finance conventionnelle a viscéralement marginalisé le financement des petites et/ou jeunes firmes innovantes à la suite de la crise financière 2006-2008. Cette tendance s’est aggravée par le rétrécissement des dispositifs d’aide publics qui visaient la réduction drastique des déficits budgétaires. Dans ce contexte, le financement est devenu sélectif au profit des firmes leaders et présentant d’assurances en termes de retour sur investissement à un horizon de court terme.

En ouvrant la voie à de petits investisseurs, le crowdfunding s’est alors avéré un mode de financement alternatif pour soutenir les innovateurs modestes et ceux dont l’idée motrice s’écartait de la garantie rassurante que visaient les investisseurs conventionnels.

Les petits investisseurs ne pouvant pas participer aux offres de capital d’amorçage (seed capital) classiques faute de petites sommes qu’ils pouvaient investir, se sont complaisamment tournés vers des projets qui ne s’intéressaient pas les investisseurs en capital de risque et providentiels (angel investors). Les innovateurs jeunes et démunis trouvaient également du financement grâce à leurs proches et aux individus qui partageaient les mêmes valeurs par exemples dans projets liés aux arts ou à la recherche académique.

Le crowdfunding est ainsi devenu un instrument de financement au service de l’innovation. Toutefois, les différents types de crowdfunding, le crédit, le don, la participation et la récompense, ne représentent pas les mêmes intérêts pour les différents niveaux d’innovation, la rupture ou l’amélioration, et les différents secteurs d’innovation, allant des industries créatives aux hautes technologies.

Pour une innovation de rupture dans la haute technologie dont la durée qui sépare l’invention de la mise sur le marché est en moyenne de sept à dix ans, le plafond d’un million d’euros de levée de fonds en capital social ou en dette, légiféré en France, est très loin des besoins. Dans ce cas, le crowdfunding apparait plutôt comme un complément à la finance conventionnelle qu’un substitut. Tandis que pour l’amélioration d’une innovation ou le lancement des innovations culturelles, le crowdfunding peut bel et bien assurer le financement.

Un autre atout majeur de ce type de financement de l’innovation résidait dans la vérification de l’acceptabilité du projet sur le marché. De surcroit, en liant directement le projet et les cybernautes particuliers, la visibilité et la notoriété de l’innovation se renforçaient sensiblement.

Pour plus d’analyse, voir : https://www.cairn.info/revue-innovations-2018-2.htm

CEREN, EA 7477, Burgundy School of Business – Université Bourgogne Franche-Comté

 


Juillet 2018, “Education et développement”, par Vanessa Casadella*

Depuis les théories du Capital Humain et de la Croissance Endogène, il est communément admis que l’éducation est un facteur de croissance et un moyen de lutter contre toutes les formes de pauvreté. Plus une population est éduquée, plus elle est productive, provoquant un impact positif sur la croissance économique. L’éducation conditionne la modification des comportements sociaux et des modes de production et est le jalon de la compétitivité des Etats. Ce rôle paraît renforcé dans la nouvelle économie de l’information, de la connaissance et de l’innovation et du capitalisme cognitif.

Dès lors, l’Etat a la responsabilité de considérer l’école comme sa priorité. La responsabilité de donner la chance à chacun de s’y épanouir. Les gouvernements doivent s’assurer que ceux qui restent exclus et marginalisés sont pris en compte à travers des politiques éducatives plus ciblées. Lorsque ces politiques sont impulsées, les décideurs publics mettent en place de nombreux outils ayant pour objectifs l’élargissement et la continuité de l’offre éducative, l’amélioration de l’efficience du système éducatif, le dynamisme de l’enseignement technique et de la formation professionnelle ou la promotion de la culture de l’éducation. Très souvent, les politiques éducatives s’accompagnent de dispositifs institutionnels leur permettant d’atteindre plus rapidement leurs objectifs à moyen terme. Ces politiques éducatives sont très hétérogènes d’un contexte à l’autre, d’un territoire à l’autre et d’une région à l’autre et on ne constate pas toujours une correspondance parfaite entre ces dernières et l’évolution quantitative et qualitative de la scolarisation. Globalement, l’analphabétisme reste important dans les Pays en Développement et la scolarisation primaire encore loin d’être démocratisée.

Le cas de l’Afrique Sub-Saharienne reste problématique avec un cumul de handicaps largement mis en exergue par la littérature économique, les O.N.G et les institutions internationales. Avec 58 millions d’enfants non scolarisés en 2012, l’Afrique Sub-saharienne a été la plus touchée par les difficultés inhérentes à la réalisation des objectifs de l’E.P.T (Education Pour Tous), définis par l’Unesco. Des franges entières de la population demeurent exclues du système éducatif. Néanmoins, pour présenter des résultats plus encourageants, il ressort de l’édition 2015 du Rapport mondial de suivi sur l’E.P.T que les taux nets de scolarisation dans le primaire se sont sensiblement améliorés, atteignant 93 % en 2015, contre 84 % en 1999. Résultats prometteurs, mais qui témoignent d’une grande disparité. La grande diversité des situations à l’intérieur du continent est la règle, y compris entre des pays géographiquement proches, culturellement similaires ou de niveau économique comparables. Les débats sur l’éducation et les politiques éducatives sont ainsi très controversés, au vu de la diversité des acteurs, des pratiques, des territoires, des savoirs et des savoir-faire.

Pour une analyse approfondie, voir :

https://www.cairn.info/revue-marche-et-organisations.htm

*Université Picardie Jules Verne, CRIISEA, RRI


Juin 2018, “La socialisation des processus d’innovation”, par Dimitri UZUNIDIS*

L’entrepreneur et l’entreprise, à travers de multiples partenariats, sont au centre d’un éco-système constitué d’un collectif d’acteurs qui mobilisent diverses capacités productives (matérielles et cognitives). Dans ce cas, par leurs fonctions, l’entreprise et l’entrepreneur créent des collectifs d’innovation, mais aussi favorisent l’émergence d’innovations collectives : clusters, espaces de coworking, FabLabs, Living Labs, etc. Le « milieu innovateur » favorise le développement de réseaux d’innovation. Il émerge dans les économies où les ressources en connaissances (et par conséquent informationnelles, scientifiques, techniques, industrielles et financières) et les capacités d’apprentissage technologique sont suffisamment importantes pour que l’innovation puisse se présenter comme une aventure collective. Les processus d’innovation entretiennent une relation causale avec un problème – technologique, économique, social – posé à l’économie de marché et identifié consciemment ou inconsciemment par ses acteurs. L’innovation est ainsi liée à la recherche de la solution optimale à ce problème. Ceci suppose l’usage de connaissances et d’informations provenant de la pratique, de l’expérience et de l’activité scientifique.  L’innovation est elle-même un processus collectif, cumulatif et historique défini par sept caractéristiques majeures : a) les impacts de l’innovation sont difficilement prévisibles ; b) l’échelle de diffusion de l’innovation est difficilement calculable ; c) les activités innovantes sont asymétriques et décalées dans le temps ; d) le temps d’apprentissage, d’exécution et de diffusion joue un rôle capital dans l’acte d’innover ; e) le climat des affaires conditionne le temps, l’échelle, la nature et les impacts de l’innovation ; f) l’espace de réalisation, autrement dit les distances géographiques et de communication, favorise ou, au contraire, entrave l’accès à l’information et à la connaissance stratégique du processus d’innovation ; g) les innovations sont interdépendantes ; le risque lié aux coûts et au temps fait que l’innovation est parfois – ou à la fois – un acte collectif et parfois le résultat de la collectivisation de ses inputs.

La stratégie d’une organisation innovante est fondée sur le modèle des trois « A » : analyser ses propres forces et faiblesses et celles du contexte technique, économique et social pour anticiper le changement et agir pour s’adapter ou, au contraire, pour conduire le changement. Décision et pouvoir sont les deux maîtres mots du management de l’entreprise. Le système de décision de cette dernière assure la régulation de ses activités. Il est construit par le jeu de pouvoir et de contrôle entre ses propriétaires et sert à définir le pouvoir décisionnel de sa « technostructure ». L’entreprise est contrainte d’accroître sa taille et renforcer son pouvoir sur le marché pour ne pas disparaître. Pour ce faire, elle doit réduire l’incertitude qui caractérise le fonctionnement du marché en se donnant tous les moyens nécessaires pour capter, trier, traiter et utiliser le plus grand nombre d’informations économiques, technologiques, financières, commerciales, politiques.

Plus l’environnement est changeant, plus la rotation du capital est rapide, plus le rythme d’innovations est élevé, plus le risque des affaires augmente. L’élargissement, l’intégration et le renouvellement continus des marchés augmentent les risques commerciaux et financiers. L’entreprise doit, alors, investir dans la formation d’un réseau de partenariats et/ou dans l’intégration des réseaux d’innovation existants pour s’armer contre ces risques grâce à l’accès à des compétences et à des connaissances rares, grâce au bénéfice qu’elle peut tirer des externalités intra-réseau ou encore grâce à l’intensification de ses relations avec les clients et les fournisseurs. Ce faisant, plus le monde avance, plus l’entreprise, par besoin de synchronisation, contribue à la socialisation des processus d’innovation et du changement socio-économico-technologique.

A lire : http://www.openscience.fr/Processus-collectifs-d-innovation

*Réseau de Recherche sur l’Innovation (RRI), d.uzunidis@openscience.fr


Mai 2018, “La connaissance, au cœur des processus d’innovation” par Blandine Laperche et Sophie Mignon

La question des facteurs favorables à l’innovation n’est pas nouvelle. Lorsque le progrès technique a émergé de la boîte noire dans laquelle les économistes néoclassiques l’avaient enfermé, les origines de l’innovation devinrent un enjeu dans l’analyse contemporaine en économie et en sciences de gestion. Sur le plan macroéconomique, les théoriciens de la croissance endogène ont considéré l’innovation comme un phénomène inscrit dans la sphère économique et impulsé par les investissements des secteurs privé et public. Les économistes industriels ont complété les outils analytiques par une approche plus institutionnelle, basée sur l’identification des principaux acteurs impliqués dans le processus d’innovation et leurs relations qui forment un ciment des éléments isolés du système. A travers un ensemble de règles et de lois qui offrent des incitations et des contraintes pour l’action privée, les Etats sont appelés à construire un cadre légal d’accumulation propice à la production de connaissances et à l’innovation.

Les théories managériales, ainsi que les approches micro-économiques, placent également l’innovation au cœur de leur agenda scientifique. En particulier, ils étudient les capacités dynamiques des acteurs et, au sein de celles-ci, les capacités d’absorption qui ouvrent clairement l’entreprise sur son environnement. La capture de l’information, la transformation de l’information en connaissances par des mécanismes d’apprentissage, la création de routines organisationnelles, la gestion et la construction de la proximité (géographique, relationnelle, cognitive….) entre partenaires impliqués dans un processus d’innovation sont des facteurs clés de créativité et d’invention au niveau des entreprises et des étapes cruciales vers la diffusion de l’innovation vers les consommateurs. Non seulement la qualité intrinsèque du projet, mais aussi les traits personnels de l’entrepreneur (son charisme, son leadership …), ainsi que ses compétences managériales, sont essentiels pour faire face aux risques du processus d’innovation.

Ces facteurs sont déterminants pour la réussite de l’innovation en collaboration, désormais déployée dans les entreprises, grandes et petites. Il est en effet désormais admis que les firmes n’assument plus seules la gestion de leurs innovations. Ces dernières reposent sur une contribution de plusieurs acteurs : clients, fournisseurs, concurrents, universités, centres de recherches. Mais l’innovation ouverte ne va pas de soi et surtout le partage et la co-construction de connaissances dépendent de biens d’autres éléments que de la simple signature d’un contrat ! Les questions qu’étudient les chercheurs et en économie et en management de l’innovation sont les suivantes : Quels types de connaissances (codifiée ou tacite) peut-on transférer ? Comment transférer les connaissances tacites ou enracinées nécessaires à la créativité ? Quel est le rôle des acteurs relais/pivots entre deux organisations? Comment ces échanges de connaissances participent-ils aux processus d’innovation ? A quel stade ces échanges sont-ils le plus intenses ? Comment concilier les processus d’exploration et d’exploitation ?

Par leurs contributions respectives, les articles de ces numéros d’Innovations (Innovation et Cognition I-REMI n°55, 2018/1 et Multi-Scale Innovation  I-JIEM n°25, 2018/1 ) nourrissent la réflexion sur les moteurs et  les dynamiques inter-organisationnelles/individuelles entre acteurs (usagers, fournisseurs, concurrents) engagés dans un processus d’innovation.

Avril 2018, “Social Business et Innovations” par Pascal GLEMAIN* et Nadine RICHEZ-BATTESTI**

On a assisté au cours des vingt dernières années à une inflation du qualificatif social ou solidaire pour qualifier l’entreprise, l’économie ou la responsabilité…, brouillant souvent la représentation de ce que l’on appelle en France l’économie sociale et solidaire (ESS). Ainsi l’entreprise sociale et sa version anglophone le Social Business, la Responsabilité sociale des entreprises, l’Economie solidaire… sont autant d’expressions qui prêtent à confusion. Pourtant ces « nouveaux » vocables recouvrent des réalités qu’il importe de comprendre et qui affectent l’ESS tant du point de vue de nouveaux dispositifs et organisations qu’elle promeut (Coopératives d’activités et d’emplois, finance solidaire, innovation sociale …), que des modèles économiques qui la sous-tendent (course à la taille, contrat à impact social).

Le débat sur l’entreprise sociale n’est pas nouveau, mais il prend une dimension plus radicale et plus polarisée avec les débats contemporains a) sur l’entreprise, b) sur les modes renouvelés de production et de gouvernance de biens et services sociaux à la place des acteurs publics, et c) sur la diffusion de normes managériales issues du secteur privé lucratif. A l’hybridation des principes de l’échange mobilisant le marché, l’Etat et la réciprocité, on voit opposer la capacité régulatrice des entreprises et du marché et la prédominance de l’économique au détriment d’une régulation conjointe au sein de laquelle les débats sur les choix politiques et sociaux sont essentiels. Les dérives de la marchandisation du social sont multiples. Les innovations sociales sont fragiles… Les expériences au niveau territorial semblent pourtant prometteuses et les nouveaux outils de financement (fonds de dotation, finance participative…) sont très prisés. Dans un contexte d’incertitude radicale, l’ESS comme l’entreprise sociale n’échappent pas aux ambiguïtés des régulations émergentes et aux transformations massives de leur écosystème, des entreprises qui les animent et des modèles financiers qui les soutiennent.

Le numéro de Marché et Organisations https://www.cairn.info/revue-marche-et-organisations-2018-1.htm aborde conjointement le renouveau des modes d’entreprendre et des modes de financement affectant directement ou indirectement l’ESS.

*LiRIS, EA 7481, Rennes 2 University & CERMi – pascal.glemain@univ-rennes2.fr

**University of Aix Marseille & LEST-Cnrs- nadine.richez-battesti@univ-amu.fr

Mars 2018, “Analyse systémique, gestion des connaissances et PME innovantes”, par Pierre Saulais*

L’innovation organisationnelle dans les PME innovantes peut être adossée à différents axes nécessitant à la fois un renversement préalable de mode de pensée, une capacité d’appréhension de la complexité et un support très fort de la part de l’équipe dirigeante.

Dans une entreprise à activités intenses en connaissances, un de ces axes peut prendre la forme d’un projet d’entreprise consistant à doter une PME d’un plan global de gestion des connaissances (KM) partagé par tous les acteurs en y injectant “ l’esprit KM”. Les enjeux de KM sont d’assurer le développement, la pérennité et l’efficacité des connaissances stratégiques de la PME innovante, afin de maintenir la qualité et la pertinence de son expertise, dans une vision anticipative des besoins et de favoriser le transfert de connaissances entre les acteurs.

Par ailleurs, les entreprises où règnent “l’esprit start-up” sont prédisposées à optimaliser le bénéfice à tirer de l’approche systémique, dont l’implantation constitue un deuxième axe d’innovation organisationnelle. En effet, l’analyse systémique possède la capacité de prendre en compte l’ensemble du système intégrant un individu, un élément ou un problème considéré, afin de l’appréhender par les interactions qu’il entretient avec les autres éléments du même système. En cela, elle permet d’avoir prise sur quelque chose qui apparaît à la fois complexe et familier, à l’instar de notre relation à un corpus de connaissances.

De plus, la prise en compte de la dimension de stimulation créatrice apportée par les fondements méthodologiques de la propriété intellectuelle quant à sa démarche d’identification de l’originalité et de l’inventivité représente un troisième axe d’innovation organisationnelle.

Ces différents axes d’innovation organisationnelle se révèlent riches d’applications opérationnelles, que ce soit en résolution de problème, en construction de système de valeurs entrepreneuriales, en modélisation systémique d’activité industrielle,  en système d’apprentissage, en système raisonné de connaissances.

Voir le numéro spécial de la revue Technologie & Innovation : http://www.openscience.fr/Numero-1-365

*Institut Mines Télécom et IKI-SEA (Institute for Knowledge and Innovation South East Asia, Bangkok University

Février 2018, “Tiers lieux et coworking”,  par Sophie Boutillier*

Emergeant au début des années 2000, le mouvement de coworking, ou espace de travail collaboratif, trouve ses origines à San Francisco dans l’univers californien du Web 2.0. et du logiciel libre. Les espaces de coworking sont définis comme des « tiers-lieux », soit, selon la terminologie de Oldenburg (1989, 1999), des lieux qui se situent entre le lieu d’habitation et le lieu de travail, comme par exemple des cafés ou des bibliothèques où de jeunes entrepreneurs indépendants se réunissent pour monter leur projet.

Le coworking est ainsi un nouveau mode d’organisation du travail basé sur un espace de travail partagé, mis en place dans le but de favoriser les échanges et les synergies entre les coworkers, pour favoriser l’innovation. Le coworking est généralement présenté comme une véritable révolution de l’organisation du travail, comparable à celle du taylorisme et du fordisme au début du 20e siècle. Alors que le travailleur du 20e siècle était un travailleur –robot, placé dans l’incapacité de prendre des initiatives, le travailleur du 21e siècle serait un travailleur créatif, autonome, flexible et responsable travaillant dans un espace ouvert et collaboratif. Les espaces de coworking seraient ainsi des espaces de travail favorisant l’innovation, sous toutes ses formes (du produit, du processus et organisationnelle) dans une atmosphère de travail conviviale, généralement grâce à de nouveaux outils techniques, tels que les Fab.Labs et les imprimantes 3D.

Ces espaces de coworking peuvent être créés selon trois modes différents : 1/par les autorités locales d’une agglomération qui cherchent par ce moyen une solution pour redynamiser l’activité économique locale, créer des emplois et favoriser l’entrepreneuriat ; 2/ par des entrepreneurs schumpétériens qui ont décelé dans ce phénomène une opportunité entrepreneuriale ; dans la presse et sur Internet, nombre d’annonces cherchent à attirer de nouveaux coworkers grâce à des loyers bas et des espaces de travail conviviaux ; 3/ par de entreprises multinationales comme Microsoft, Google ou Pepsi, qui créent dans les grandes villes des espaces de coworking gratuits dans une stratégie d’open innovation, pour capter des idées et des innovations nouvelles. Aussi quel que soit la capacité créative des coworkers, celle-ci est captée d’une manière ou d’une autre.

Cependant, les espaces de coworking n’attirent pas uniquement des individus dotés d’une propension élevée à innover, mais également des personnes en recherche d’emploi, qui créent par ce moyen leur propre emploi. Dans ces conditions, les relations de synergie entre les coworkers sont absentes. Si l’on peut parler avec les autres coworkers de son projet à la cafétéria, le centre de coworking réunit généralement des parcours individuels indépendants les uns des autres. Les relations de synergie sont absentes.

Quelle est, dans ces conditions, la révolution créative et collaborative annoncée ? A l’image du système du louage qui avait cours au 19e siècle, avant le développement du salariat, nombre d’individus restent en quête d’un employeur hypothétique, seuls changent les moyens techniques. Les espaces de coworking se multiplient dans tous les pays pour capter la capacité d’innovation de quelques-uns, tandis que d’autres, faute d’emploi salarié, créent leur propre emploi. D’un autre côté, les entreprises fordistes n’ont pas disparu. Cette forme d’organisation du travail s’est même étendue de l’industrie aux services depuis longtemps. Dans le système productif actuel coexistent des formes d’organisation du travail passées et actuelles, comme autant de moyens de capter la valeur créée.

*Clersé, Université du Littoral Côte d’Opale / Réseau de Recherche sur l’Innovation

Janvier 2018, « Rationalité créative et innovation », par Joëlle Forest*

Depuis 15 ans le soutien financier à l’innovation par les pouvoirs publics, estimé aujourd’hui à dix milliards d’euros, a doublé en France. Ce soutien est mis au service d’une ambition nationale visant d’une part à relancer l’économie et reprendre le chemin de la prospérité dans un contexte marqué par un renforcement de la concurrence internationale et, d’autre part répondre aux grands enjeux du monde contemporain (changement climatique raréfaction des ressources, vieillissement de la population etc.,). Pour autant, un constat s’impose : la multiplication des dispositifs (on serait passé d’une trentaine de dispositifs de soutien dans les années 2000 à 62 aujourd’hui), ne produit pas les effets escomptés.

Comment faire alors pour dépasser le stade de l’injonction à innover et se doter d’une capacité effective à innover ?

Il faudra innover dans notre façon de penser l’innovation. Précisément, si en 2014 encore 70,2% des aides de l’Etat en faveur de l’innovation concerne la croissance des capacités de R&D privées c’est parce que la politique d’innovation en France demeure principalement arrimée au modèle d’innovation linéaire et hiérarchique de Schumpeter. Mais ce modèle rencontre des limites. L’enjeu est de penser l’innovation à partir de son processus central, à savoir le processus de conception. On est ainsi conduit à considérer d’autres leviers d’action possibles.

Adoptant une perspective artificialiste, il s’agit alors de mettre l’accent sur la rationalité créative. Cette dernière est la faculté de trouver du lien, de rapprocher des univers distincts que mobilisent des acteurs aussi différents que l’inventeur de la presse à imprimer Johannes Gutenberg ou plus près de nous Bertrand Piccard dans le cadre de la genèse de Solar Impulse. On comprend ainsi que la rationalité créative est une forme de pensée qui invite à la traversée des savoirs. Cette dernière est de l’ordre d’une transgression aventureuse car combiner des connaissances qui appartiennent à des univers distincts conduit à se détacher des normes et paradigmes établis comme le montre de nombreux exemples.

Pour avancer dans cette voie, la société doit s’interroger sur la capacité de son système éducatif. La confusion entre innovation et entrepreneuriat est préjudiciable : notre système est peu favorable à la traversée des savoirs, voire même « tue la créativité » pour reprendre les propos de Ken Robinson. Il faudra alors réhabiliter la rationalité créative dans le cursus de formation des ingénieurs. Cette réhabilitation invite à mettre en œuvre une « pédagogie de l’aventure » qui milite pour l’indiscipline des élèves et des enseignements et oblige à élaborer des Sciences Humaines et Sociales qui ne soient pas importées telles quelles de l’université mais prennent sens dans les écoles d’ingénieur.

Voir : Joëlle FOREST, Creative Rationality and Innovation, Smart Innovation, London, Wiley, 2017 ; http://iste.co.uk/book.php?id=1246

Cet ouvrage permet de s’émanciper de nombre de mythes qui entourent l’innovation.

* Université de Lyon, INSA Lyon

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