Editos 2016

Décembre 2016, « Blockchain : la technologie pour remplacer la confiance », par Serge LE ROUX*

La révolution numérique s’accélère ; elle poursuit ce qui semble constituer un inexorable processus d’objectivation des relations sociales et humaines, celles qui ont formé la base de la vie des sociétés depuis des centaines d’années.

Un des derniers avatars s’intitule « Blockchain » : si pour Bill Gates, c’est « un tour de force technologique », pour Melanie Swan(1), il s’agit de la création d’un « mécanisme de preuve sans avoir recours à la confiance, de toutes les transactions du réseau », en somme une nouvelle avancée du « peer to peer ».

On attribue généralement la genèse de cette innovation aux courants libertariens américains, en réaction à la crise des subprimes de 2008, particulièrement quant à l’impunité dont ont bénéficié ses principaux responsables (les banques) et à la solution choisie par les Etats pour rétablir la situation (les ponctions fiscales appliquées aux citoyens). L’idée alternative est donc apparue de la mise en place d’une monnaie privée (ce seront les Bitcoins) : monnaie entièrement virtuelle (mais échangeable en monnaie ayant cours légal) ; celle-ci fait l’objet d’un traitement informatique original :

  • chaque transaction authentifiée est regroupée dans un « bloc » ;
  • le bloc est horodaté, cryptographié (automatiquement) puis intégré dans un registre (ledger) ;
  • ce registre est décentralisé entre tous les ordinateurs participant au réseau (plusieurs milliers) ;
  • le bloc est ajouté aux blocs existants pour former une « chaîne » ;
  • les transactions sont infalsifiables et éternellement disponibles, cette sûreté étant auto-organisée par le système, sans qu’il y ait besoin de l’intervention d’un tiers de confiance comme l’Etat, une banque, un notaire, etc.

Les usages de cette technologie inédite concernent d’abord les banques : ainsi IBM, JP Morgan, Citigroup et Goldman Sachs ont créé leur propre système de blockchain, dans le but avoué d’accélérer les transactions et dans celui, plus discret, de se passer de l’autorité de régulation ; on imagine assez facilement que ce nouveau dispositif pourrait se substituer à une chambre de compensation internationale comme Clearstream, mais aussi favoriser l’entrée dans le monde de la finance de nouveaux acteurs comme les GAFA.

D’autres domaines sont également concernés (ou vont sans doute l’être rapidement) : le commerce international, le cadastre virtuel (expériences en cours au Ghana et au Honduras), les transactions immobilières, les diplômes, les données médicales personnelles, les droits d’auteur, la traçabilité des matériaux, l’assistance à domicile, la conduite connectée, les paris sportifs, etc.

L’idée dominante qui anime les porteurs de la technologie Blockchain tient dans l’intérêt de s’extirper des régulations étatiques pour œuvrer, en toute liberté, directement et sans entrave, entre individus et structures privées, soit une extension infinie de la logique bien connue des paradis fiscaux, le triomphe de l’anonymat et, associé à l’Internet des objets, le renforcement du pouvoir des créditeurs sur les débiteurs.

Même si des problèmes techniques (taille des systèmes, vitesse du traitement) ou économiques (faillite de plateformes de gestion des bitcoins) peuvent se poser, on peut voir, globalement, dans la technologie de la blockchain, une phase supplémentaire dans l’objectivation du travail, dans la virtualisation du travail virtuel. Les conséquences prévisibles d’une telle transformation sont connues : suppression de nombreux emplois qualifiés, risques pour les libertés publiques, réduction de la sphère de la vie privée des individus. On sait aussi que les acteurs animés par une logique rentabilité-accumulation des capitaux sont, en général, dotés d’un dynamisme que les individus, les structures de représentation existantes, les détenteurs de la puissance publique ne parviennent que très difficilement à atteindre.

Si l’enjeu posé par la blockchain est bien l’objectivation de la confiance, elle ouvre néanmoins deux voies divergentes possibles, ouvertes au débat public :

  • la création de monnaies privées versus l’organisation de communautés territoriales fondées sur des échanges non marchands ;
  • une monnaie privée hermétique versus des échanges open source.

* RRI
(1) Blockchain: Blueprint for a new economy, O’Reilly, Sebastopol-CA, 2015.

Novembre 2016, « Invention, innovation et brevet », par Pierre SAULAIS*

En consacrant à la rédaction d’A la recherche du temps perdu les quinze dernières années de sa vie, Marcel Proust souhaitait que ses futurs lecteurs parviennent à « lire en eux-mêmes ». Plus modestement, nous souhaitons avancer l’idée selon laquelle l’analyse de l’interpénétration entre les champs de l’invention, de l’innovation et de la propriété intellectuelle peut amener chacune et chacun à se reconnaître parmi l’un ou l’autre de tous les acteurs porteurs des talents dont la combinaison se révèle indispensable à l’éclosion de l’innovation. Parmi ces acteurs, nous observons l’inventeur, l’innovateur, l’ingénieur, le chercheur, l’entrepreneur, le praticien, le fondateur d’une jeune pousse, le champion de la propriété intellectuelle, l’expert en management de l’innovation, … Nous appuyant sur notre conviction selon laquelle l’innovation ne s’enseigne pas, mais qu’elle doit se vivre, nous estimons en effet qu’elle ne représente pas autre chose que la réalisation de notre désir de créer (SAULAIS, 2013). Une riche conjugaison de multiples angles de vue sur l’innovation peut donc être extraite de l’observation dynamique des parcours de tous ces acteurs passionnés au service de la même cause, la création. Riches de leur diversité, ces acteurs partagent la même “innovation attitude” consistant à la fois en une tournure d’esprit et en un mode de vie tendus vers la création. La scrutation de la création à travers le prisme des liens entre invention, innovation et propriété intellectuelle, met au jour que ces liens possèdent en fait la dimension de ponts entre des champs peu reliés jusqu’à présent et que la matière dont ces ponts sont constitués n’est autre que la connaissance. Voir le numéro spécial de Technologie et Innovation (https://www.openscience.fr/L-inventeur-l-innovateur-et-l-industriel).

Rassembler les dynamiques que parcourent les acteurs de l’innovation dessine également l’esprit des épreuves selon lequel Miguel Aubouy (2015) aime à présenter les trois étapes du processus d’innovation : une épreuve d’observation, une épreuve d’imagination, une épreuve de ténacité, qu’il appelle, respectivement, l’épreuve du chasseur, l’épreuve du mage et l’épreuve du cultivateur (AUBOUY, 2015).

* Ingénieur civil de l’Aéronautique et de l’Espace
AUBOUY, M. (2015). Le chasseur, le mage et le cultivateur ou les trois épreuves de l’innovation. Grenoble: Editions Nullius in Verba.
SAULAIS, P. (2013). Application de la gestion des connaissances à la créativité des experts et à la planification de la R&T en milieu industriel de haute technologie. Thèse de doctorat, Télécom Ecole de Management.

Octobre 2016, « L’innovation frugale », par Bernard HAUDEVILLE, Christian LE BAS

L’innovation constitue depuis longtemps une variable de premier plan dans les stratégies d’entreprises. Elle participe aussi à la détermination du niveau de compétitivité des économies. Pour les économistes, c’est maintenant un sujet majeur de réflexion et de recherche.

A cet égard, alors que le contexte semble marqué par une diminution du potentiel d’innovation et de croissance de la productivité dans les pays industriels développés, l’innovation frugale, que l’on définira sommairement comme la possibilité de faire mieux avec moins de moyens pour un plus grand nombre de bénéficiaires, apparaît comme un contre-exemple remarquable par son dynamisme et sa capacité de diffusion. Née des expériences essentiellement indiennes de progrès techniques elle offre tous les aspects d’un nouveau paradigme technologique capable de générer de nouveaux produits à bas cout pouvant redynamiser les marchés et, ainsi, la croissance, désormais plus inclusive, du Nord.

C’est donc avec juste raison qu’elle interroge les chercheurs. La revue Innovations (Revue d’économie et de management de l’innovation / Journal of Innovation Economics and Management) offre, dans deux numéros, au lecteur un panorama des résultats de recherches portant sur la signification économique du phénomène, ses implications stratégiques y compris en termes de management technologique. Parmi les thèmes investigués on trouve les liens de la démarche d’innovation avec les fablabs et le mouvement des makers, une comparaison avec l’innovation shenzhaï typique de la culture inventive chinoise, les conséquences en termes de méthodologie de la conception de produits donc très en amont du processus d’innovation, ou l’impact sur des systèmes technologiques « lourds » comme l’impression 3D. Des rapprochements avec l’innovation inverse ainsi que le rôle potentiel des processus de standardisation sont également analysés.

Finalement on perçoit les avantages mais aussi les contraintes du nouveau paradigme : moins de complexité technologique, plus de simplicité dans l’usage et l’entretien, plus de proximité avec les potentiels de ressources locales, et the last but not the least une volonté de répondre aux besoins de toutes les catégories de population avec des produits moins chers mais gardant beaucoup de fonctionnalités. Une sorte de révolution dans la révolution que constitue l’innovation elle-même dans ses formes actuelles.

Septembre 2016, « Les pôles de compétitivité français, stimulateurs de l’entrepreneuriat innovant ? », par Hélène Perrin Boulonne*

Un pôle de compétitivité rassemble sur un territoire bien identifié et sur une thématique ciblée, des entreprises, petites et grandes, des laboratoires de recherche et des établissements de formation. C’est une déclinaison du concept de cluster selon Porter(1), un groupe géographiquement proche d’entreprises reliées entre elles par des éléments communs et complémentaires. Les relations de concurrence et de coopération qui s’établissent au sein des groupements offrent des bénéfices économiques pour les entreprises du territoire comme résultat d’une productivité accrue, d’un développement de la capacité d’innovation et d’un taux plus élevé de créations d’entreprises.

Les pôles de compétitivité ont une dimension territoriale forte et sont un instrument important pour les politiques publiques en faveur de l’innovation et de la croissance économique.

La politique française des pôles de compétitivité visant à plus d’égalité entre les territoires a permis de concentrer des forts potentiels de R&D publique et privée en plusieurs lieux sur l’ensemble du territoire français. 71 pôles ont été labellisés de 2004 à 2007. En 2011 les pôles regroupent 7500 entreprises dont 86% de PME. La R&D effectuée dans les pôles représente 12% du total des dépenses de R&D en France. Pour certaines régions les pôles jouent un rôle central dans la structuration de l’effort de recherche, c’est le cas par exemple du Limousin et de la Haute Normandie où près de la moitié de la R&D de la région est effectuée dans les pôles. Pour certaines régions où l’implication en matière de recherche est ancienne, les pôles ne concentrent qu’une faible partie de l’effort de R&D, environs 6% en Ile de France et en Midi-Pyrénées.

La transformation de la connaissance en biens et services commercialisables qui débouche sur la création d’activités économiques bénéfiques aux territoires, est le fait des entreprises et des entrepreneurs. Une étude de l’Insee de 2013(2) montre que « la participation des PME et des ETI (Entreprises de taille intermédiaire) aux pôles sur la période 2006-2009 semble limitée à des dépenses supplémentaires de R&D qui n’ont pas eu pour l’instant d’incidence significative en termes commerciaux (ventes de produits innovants) ou d’amélioration des processus de production ». Lorsqu’il s’agit de développer de nouveaux produits les entreprises se heurtent à des problèmes de financement et plus particulièrement les start-ups et les PME, ce qui pourrait expliquer les résultats de l’étude citée. Le financement est en effet un élément clé du développement d’un entrepreneuriat innovant, il est pour l’essentiel assuré par le capital risque.

Deux éléments favorisent l’émergence d’un entrepreneuriat innovant : un environnement favorable et l’accès au financement. Sur l’aspect environnement les pôles de compétitivité s’avèrent être des lieux qui disposent d’un certains nombres d’atouts en augmentant le potentiel de R&D, en favorisant les effets de spillovers (externalités positives) et l’émergence de projets entrepreneuriaux de qualités. C’est par son rôle de mise en relation des acteurs que le pôle peut jouer un rôle de stimulateur de l’entrepreneuriat innovant très positif.

Concernant l’aspect financement, on s’aperçoit que les acteurs privés du financement n’ont pas nécessairement une politique de déploiement territorial et restent concentrés à Paris et dans une moindre mesure en région Rhône-Alpes. La cartographie du capital risque ne correspond par à la géographie des pôles, ce qui peut s’avérer un frein important au développement d’un entrepreneuriat innovant.

Pour autant les missions données aux pôles de compétitivité n’incluent pas la mise en place ou le soutien à un développement d’un marché capital risque même si le rôle du capital risque comme catalyseur a été démontré dans de nombreux travaux. En revanche, dans le cas où un marché existe (présence de financeurs et d’entreprises), les pôles des compétitivités peuvent jouer un rôle de réducteur des asymétries d’informations par le biais de la labellisation des entreprises. C’est l’objectif du dispositif Entreprise innovante des pôles (EIP), mis en place en 2010 qui a pour objet d’apporter une meilleure visibilité aux PME membres des pôles et dotées d’un fort potentiel de croissance : « Il s’agit d’accélérer leur accès au financement privé grâce à une préparation puis à une mise en valeur accrue auprès des investisseurs en capital ».

La R&D, condition nécessaire à l’existence d’un cercle vertueux en matière de dynamique territoriale d’innovation, est bien présente dans les pôles, les niveaux d’investissements en capital en France sont en constante augmentation grâce à la mise en œuvre de diverses politiques publiques. Pour autant, il n’existe pas de données permettant de mesurer la présence de l’entrepreneuriat innovant dans les pôles sur ce point on ne peut que souligner le rôle théorique joué par les pôles (voir : https://www.openscience.fr/Numero-1-221) Les pôles de compétitivité constituent cependant un des stimulateurs de l’entrepreneuriat innovant.

* Université du Littoral Côte d’Opale, Clersé CNRS UMR 8039 / Réseau de Recherche sur l’Innovation
(1) Porter, M. (1990). The Competitive Advantage of Nations. Macmillan, London, U.K.
(2) Ellégo, C.B. & Ernadet, D.O., 2013. La participation aux pôles de compétitivité : quels effets pour les PME et ETI ? INSEE, Direction des Études et Synthèses Économiques, Document de travail, G 2013/0.

Août 2016, « Dynamiques des trajectoires d’innovation », par Sophie Boutillier, Dimitri Uzunidis

Dix mots-clés résument ces deux jours d’exposés et de débats scientifiques : connaissance, entreprise, entrepreneur, innovation, réseau, science, système, technologie, territoire et trajectoire. S’agissant des 20 ans d’innovations (Revue d’économie et de management de l’innovation / Journal of Innovation Economics & Management), 20 mots-clés auraient été en adéquation symbolique avec cet anniversaire, le risque aurait été de perdre en cohérence. Pourtant, des mots tels que créativité et imagination avaient également leur place dans cette liste.

En ce début de 21e siècle, alors que les innovations technologiques et les connaissances scientifiques se multiplient dans nombre d’activités (santé, alimentation, transport, énergie, production, consommation, etc.), il n’est question que de crise, de chômage et de précarité économique. Comment expliquer ce paradoxe ? Quels sont les mécanismes économiques et sociaux qui sont à l’œuvre permettant d’expliquer cette situation qui touche à des degrés divers les pays industriels, émergents et en développement ? Quelles sont les trajectoires industrielles et technologiques d’évolution à l’heure actuelle ? Quels en sont les acteurs ? Les Etats, les organisations internationales (Union européenne, Nations Unions ou autres), les entreprises (quelle que soit leur taille, multinationales ou start-ups dynamiques), les consommateurs ou des innovateurs marginaux ? Quels sont les modèles d’innovation ?

L’économie mondiale est dominée par quelques grands groupes qui ont principalement fondé leur puissance sur les nouvelles technologies de l’information et de la communication (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft). Ces cinq entreprises ont en commun d’avoir été à un moment donné une entreprise dans un garage ou une chambre d’étudiant dans une université américaine. Elles sont devenues pourtant très rapidement des leaders mondiaux en imposant non seulement leur façon de produire, mais également de consommer, voire de travailler. Comment aujourd’hui peut-on imaginer travailler ou se divertir sans un ordinateur portable, un smart phone ou une tablette ? Ces innovations nodales ont à leur tour donné naissance à d’autres entreprises tentaculaires : Uber, Airbnd, Netflix et Tesla qui à leur tour sont en train de façonner notre quotidien, L’ubérisation s’est popularisée à la fois dans les comportements (les relations de travail et de consommation notamment) et dans les esprits. L’idée d’une économie collaborative ou de partage à partir de laquelle sont nées récemment nombre d’entreprises, a favorisé l’émergence de rapports sociaux inégaux remontant aux débuts de la première révolution industrielle, contribuant à remettre en cause le rapport salarial et les avantages sociaux qui lui sont liés et qui avaient été péniblement obtenus au cours de luttes sociales difficiles. Les rapports marchands se développent à une échelle jusqu’ici inédite, impliquant tant les rapports de travail que le progrès technique. Une fièvre a en effet saisi depuis quelques années les grandes firmes. Cette fièvre, qui touche majoritairement les Etats-Unis et la Chine, est celle du dépôt de demandes de brevets qui ont augmenté de façon considérable, qui contribue à privatiser le savoir et à renforcer les tendances hégémoniques du progrès technique. Quelles seront les start-ups du futur qui casseront ces trajectoires ?

Ces nouvelles trajectoires technologiques et entrepreneuriales favorisent une transformation des échelles territoriales. S’il est commun d’affirmer que le monde est devenu un village grâce à l’accélération de la vitesse de circulation de l’information, des marchandises et des individus, le local n’a rien perdu de son actualité. Ecosystèmes entrepreneuriaux, clusters, Fab.Labs, etc. L’échelle du monde est en permanence remise en question à des degrés divers. La proximité géographique, organisationnelle et cognitive joue toujours un rôle fondamental dans les relations d’affaires. Est-ce le triomphe des liens forts ?

Forum Innovation VII – 20 ans d’Innovations : https://innovation.univ-littoral.fr/

Juillet 2016, « Potentiel d’innovations et compétitivité des pays du Maghreb », par Messaoud Zouikri, Sonia Ben Slimane

Les systèmes politiques et économiques des pays du Maghreb sont mis à rude épreuve suite à deux récents événements macro-économiques à savoir : la crise financière mondiale depuis 2008, conjuguée aux bouleversements du printemps arabe. Ces événements ont mis à mal les économies du Maghreb et ont permis de révéler certaines incohérences déjà présentes dans leurs modèles de développement, particulièrement la faiblesse structurelle de ces économies. La question essentielle qui se pose, concerne leur capacité future à répondre à des défis présents : le chômage de masse et particulièrement celui des diplômés et leur capacité à assurer une croissance économique soutenue et durable dans un contexte de concurrence mondiale.

Le défi majeur à relever est ainsi intimement lié à leur capacité à insérer la composante innovation dans leur modèle de développement et la valoriser en s’appuyant sur leurs capacités scientifiques, techniques et leur potentiel d’innovation. L’atteinte de cet objectif nécessite la mise en œuvre de politiques publiques en faveur de l’innovation qui favorisent l’engagement des entreprises dans cette direction, le soutien des actions entrepreneuriales dans des secteurs technologiquement prometteurs ainsi que la réalisation d’investissements fondamentaux leur permettant de s’inscrire véritablement dans un réel processus de rattrapage technologique et économique.

La création de technopoles, d’incubateurs universitaires et la mise en place de pôles de compétitivité, constituent quelques-unes des actions majeures entreprises par les pays du Maghreb dans la dernière décennie, en vue d’instituer une culture d’innovation. Mais ces efforts se trouvent entravés en partie par de nombreuses difficultés inhérentes à leur structure socio-économique héritée du passé. La défaillance des systèmes de coordination entre les acteurs de la sphère scientifique et ceux du monde industriel, la fragilité institutionnelle et le taux d’obsolescence élevé, tant des outils de production que des savoirs, sont les principaux obstacles à surmonter. Leur dépassement permettrait de rétablir le «chaînon manquant» dans le processus de transfert technologique, ce qui contribue à la construction d’un système national d’innovation cohérent.

Le numéro de Marché et Organisations offre, à travers les différentes contributions réunies, une image, à la fois concise et variée, des enjeux et défis que rencontrent les pays du Maghreb dans leur mutation vers un nouveau modèle de développement basé sur l’innovation. Les contributions de ce numéro s’articulent autour de trois axes de réflexion. Il s’agit d’abord des politiques publiques d’investissement et d’innovation au niveau macroéconomique. Ensuite sont abordées les contraintes à l’innovation exprimées sur le plan sectoriel et enfin la dynamique entrepreneuriale individuelle située à un niveau microéconomique.

Juin 2016, « Stratégies d’innovation et mutation des structures industrielles », par Blandine Laperche*, Nadine Levratto**

Dans un contexte de concurrence mondiale fondée sur l’innovation, les secteurs d’activités et les entreprises qui les composent évoluent sous le jeu de forces contradictoires. D’un côté, la recherche de gains d’efficacité et d’économies d’échelle et d’envergure pousse à l’augmentation de la taille des entreprises et à la constitution de structures de marchés oligopolistiques, dominées par quelques firmes concentrant la force technologique et financière. De l’autre, la concurrence, la diffusion de nouvelles façons de produire, d’organiser le processus d’innovation, de commercialiser ou de consommer ou encore les politiques publiques favorisent l’apparition de nouveaux acteurs venant perturber les règles existantes. Ces changements, qui concernent les deux versants du marché contribuent à la transformation des structures établies et à la création de nouvelles entités et activités.

La réflexion sur les liaisons entre les structures de marché, les stratégies ou la conduite des acteurs et les performances étudiées aux niveaux des entreprises et des secteurs sont anciennes et ont été en particulier formulées par les fondateurs de l’économie industrielle, comme E.S. Mason et J.S. Bain. Sans traiter des multiples débats qui ont marqué l’histoire de la discipline de l’économie industrielle autour du triptyque Structure-Comportement-Performance, les auteurs de ce numéro anniversaire d’Innovations (n°50, 2016/2, Structures industrielles, stratégies d’entreprise et innovation) étudient à leur manière et à l’aune du contexte actuel, les relations systémiques à l’origine des mutations intra et inter-sectorielles.

Plusieurs contributions traitent de la mutation des structures industrielles, considéré ici comme étant l’environnement économique et social dans lequel agissent les entreprises. Cette vision englobante étend la logique de base de la séquence bainienne selon laquelle les éléments composant la structure du marché déterminent les comportements des entreprises qui, eux-mêmes déterminent les performances du marché. Suivant la vision étendue du paradigme SCP, les conditions de base ou conditions fondamentales de l’industrie et les caractéristiques de l’environnement économique ainsi que les politiques économiques sont ici incorporées à l’environnement de la firme. Les boucles de rétroactions introduites par F.M. Scherer complètent l’ensemble du système.

Les articles réunis dans ce numéro ont en commun cette référence à un environnement élargi qui incorpore la structure du marché telle que définie dans le triptyque SCP (le degré de concentration des vendeurs et des acheteurs, le degré de différentiation des produits, les conditions d’entrée sur les marché) et s’étend aux ressources humaines, financières, matérielles ou plus immatérielles qui seront autant d’inputs que les entreprises pourront mobiliser. Les caractéristiques institutionnelles (lois, règles et normes) contribuent également à structurer les espaces dans lesquels les firmes agissent. La mutation de ces structures peut être issue du progrès des techniques, des comportements et stratégies déployées par les entreprises ou encore de l’action des politiques publiques au niveau national ou régional.

La référence sectorielle est au fondement même du paradigme SCP pensé comme une méthode d’analyse globalisante des réalités économiques industrielles, s’affranchissant de la référence à des concepts abstraits, comme la notion de concurrence pure et parfaite, à laquelle sont substitués des notions empiriquement vérifiables et exploitables à des fins de politique industrielle. Les changements structurels qui ont eu lieu depuis la systématisation de cette démarche, opérée au cours des années 1960-1970, et les apports de la Nouvelle Economie Industrielle qui mettent en évidence l’importance des comportements stratégiques des firmes visant à modifier les structures de marché appellent une adaptation de ce cadre d’analyse aux nouvelles conditions économiques et à l’organisation contemporaine des sous-systèmes de production. Tel est également l’objectif des contributeurs à ce numéro spécial qui intègrent à l’analyse des mutations technologiques ces nouvelles conditions intervenant tant au niveau des conditions de base (réseaux, territoires, etc.) que de la définition des critères de performance au-delà du seul aspect économique.

* CLERSE (UMR-CNRS 8019) / Université du Littoral Côte d’Opale, Réseau de recherche sur l’innovation (blandine.laperche@univ-littoral.fr)
** Economix, CNRS-université de Paris Ouest, Nanterre, La Défense, Centre d’Études de l’Emploi, Kedge Business School (nadine.levratto@u-paris10.fr)

Mai 2016, « 20 ans d’INNOVATIONS » , par La Rédaction

La revue Innovations (Cahiers d’Economie de l’Innovation) a été fondée en 1995 et publiée aux éditions L’Harmattan (Paris). Dès son lancement, Innovations se veut principalement un lieu de débat sur les évolutions et les transformations de l’économie et de la société permettant de confronter les réflexions théoriques et les expériences concrètes. Innovations technologiques, conceptuelles, entrepreneuriales, économiques et sociales… Le pluralisme des approches et des méthodes est révélé et cimenté par le recours systématique des auteurs à l’histoire de la pensée et des faits économiques.

Le constat est le suivant : les auteurs de Innovations s’intéressent à la naissance de l’innovation qui résulte des fortes interactions entre entreprises, universités, institutions publiques et consommateurs. Les puissants réseaux d’innovation, au niveau local, national et international, créent des connaissances et les transforment en innovations technologiques, organisationnelles et commerciales. Les auteurs discutent des stratégies d’innovation des entreprises et étudient les impacts de l’innovation sur les organisations et sur la société en général. Ils mettent aussi l’accent sur l’entrepreneur innovant et le travail qualifié qui sont considérés par les politiques publiques, dans l’économie de la connaissance, comme les ressources les plus précieuses de la dynamique économique. Ils élaborent aussi des outils de gestion nécessaires pour comprendre l’innovation sur les plans opérationnel et stratégique. L’approche interdisciplinaire et multifonctionnelle permet de comprendre les stratégies technologiques des entreprises et des organisations ainsi que les méthodes de gestion intégrée des projets, de la recherche-développement, de la production, du marketing et de la finance.

En 1999, la revue Innovations est répertoriée dans le Journal of Economic Literature de l’Association Economique Américaine (EconLit) et en 2000 par l’index de Oswego, State University of New York. et par le MITI au Japon.

En 2007, changement d’éditeur : De Boeck (Bruxelles). Innovations est diffusée par Cairn et les articles sont présents dans la base de données IDEAS/Research Papers in Economics (RePec). La même année, le Réseau de Recherche sur l’Innovation devient l’institution de soutien de la revue.

En 2008, lancement de la partie en anglais de la revue : Journal of Innovation Economics (JIE) qui est en édition électronique et en accès libre sur le portail Cairn. Innovations passe ainsi à 4 numéros par an. En 2010, un numéro supplémentaire par an en français y est ajouté.

En 2011, Innovations entre dans le répertoire du Centre français de la recherche scientifique (CNRS) pour se consolider en 2014. En 2012 la revue est référencée par l’Agence, française, d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (AERES) (en 2014 par le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur – HCERES), en 2013 par la Fondation française pour l’enseignement de la gestion des entreprises (FNEGE), en 2015 par le European Reference Index for the Humanities (ERIH) et par Scopus.

En 2013, la gestion éditoriale de la revue est assistée par Editorial Manager. La même année, les sous-titres de la revue se précisent : « Revue d’économie et de management de l’innovation » et « Journal of Innovation Economics and Management ». Le comité de rédaction s’élargit et s’internationalise avec la participation d’universitaires anglais, italien, allemand, canadien, australien. La même année, un troisième numéro/an en anglais renforce l’assise de la revue. Innovations compte désormais 6 numéros par an.

En 2014, une nouvelle perspective de développement est ouverte avec l’installation de la nouvelle rédaction (nouveaux rédacteurs en chef et rédacteurs adjoints), la spécification du comité de rédaction et le renforcement du secrétariat de la revue.

La 7ème édition Forum de l’Innovation (du 9 au 11 juin 2016 à la Cité de Sciences et de l’Industrie à Paris) célèbre les 20 ans de la revue Innovations. Une success story…

Voir :
https://www.cairn.info/revue-innovations.htm
et
https://www.cairn.info/revue-journal-of-innovation-economics.htm

Avril 2016, « La disparition programmée et inéluctable du cash », par Michel Santi

En Suède, l’Eglise a dû s’adapter car les fidèles portent avec eux de moins en moins d’espèces. Il est donc devenu courant que, pour le service dominical, l’écran géant des églises situées dans des villes comme Stockholm affiche son compte bancaire, permettant ainsi aux paroissiens de sortir leur téléphone et de payer instantanément en faisant usage d’une application – « Swish » – mise en place par les banques du pays et qui rivalise désormais sérieusement avec les cartes de crédit. Pour la plus grande satisfaction des finances de l’Eglise comblée de dons se réalisant dorénavant très facilement car de manière électronique.

De fait, la Suède est le pays pionnier en matière de paiements électroniques qui démontre de manière magistrale que les espèces sont en passe de devenir une relique barbare, comme je l’annonce moi-même depuis 2013. Les Sans Domicile Fixe eux-mêmes y sont désormais munis de terminaux lecteurs de cartes de crédit autorisant de recevoir les aumônes dans ce pays où les espèces représentent seulement 2% de l’économie suédoise. La Suède est en effet un pays où les commerçants n’hésitent pas à alerter la police si un client tente d’effectuer un paiement substantiel en cash. Car, comme le disent en substance les autorités, « il est suspect de payer en espèces »…

De fait, la disparition des espèces devient aujourd’hui cruciale afin d’assurer la fonctionnalité des taux d’intérêt négatifs qui permettront de lutter efficacement contre le fléau déflationniste. En l’absence de politiques publiques permettant de stimuler nos économies du fait de pouvoirs exécutifs tétanisés par les déficits, la disparition programmée et inéluctable du cash transfèrera donc le contrôle absolu de la masse monétaire aux mains des banques centrales. Du coup, ce tout électronique renforcera considérablement le pouvoir de la banque centrale qui sera transformée en une banque universelle en concurrence frontale avec le système bancaire privé du point de vue de la récolte des dépôts. Certes, le secteur bancaire sera-t-il déstabilisé car dépossédé de ses privilèges. Toutefois, la stagnation séculaire de nos économies dictant l’instauration des taux négatifs raconte également l’échec cinglant de ce même système bancaire privé qui ne s’est nullement impliqué dans la relance de la croissance.

Quant au grand public, sa réticence vis-à-vis de la disparition des espèces a diminué notablement ces dernières années sous l’influence du Bitcoin. Cette tendance irrésistible vers la digitalisation des moyens de paiement séduit en effet aussi les militants « anti-establishment », grands supporters du bitcoin, et donc militants malgré eux de l’éradication du cash.

Mars 2016, « Interagir, collaborer, gérer les connaissances : le nouveau paradigme de l’innovation », parPierre BARBAROUX*

« Innover, c’est facile. La difficulté c’est de transformer une innovation en vrai business ». Cette phrase prononcée en janvier 2005 par Michael Dell (fondateur de l’entreprise Dell Inc.) devant une assemblée composée de chefs d’entreprise français, suggère qu’il ne suffit pas d’inventer quelque chose de nouveau pour innover. Encore faut-il être capable de le valoriser. L’innovation désigne en effet un processus impliquant un ensemble d’activités scientifique, technologique, financière et managériales consistant à inventer puis à commercialiser de nouvelles connaissances. Innover relève de la capacité des entreprises de générer, appliquer et valoriser leurs connaissances ainsi que celles de leurs partenaires, clients et fournisseurs.

Dans l’introduction de son ouvrage Open Innovation publié en 2003, Henry Chesbrough compare les stratégies d’innovation mises en œuvre par les entreprises de hautes technologies Lucent et Cisco au cours des années quatre-vingt dix. Si Lucent a investi massivement dans le développement de sa capacité interne de recherche et de développement (R&D), Cisco a davantage mobilisé son expertise technologique pour identifier les sources externes d’innovation les plus prometteuses. A partir de cette comparaison, Chesbrough montre qu’à l’aube du nouveau siècle les entreprises ne gèrent plus leurs activités d’innovation en s’appuyant exclusivement sur leurs capacités internes de R&D : les stratégies les plus efficaces repose sur la combinaison de sources internes et externes de connaissances, laissant une large place à l’interaction et à la collaboration entre partenaires, clients, fournisseurs, laboratoires de recherche, universités, institutions financières et agences gouvernementales.

Ce décloisonnement change la façon dont les entreprises inventent et commercialisent de nouveaux produits, services et technologies. Il s’accompagne donc d’une modification des processus de gestion des connaissances mobilisés pour innover. Comment les entreprises engagées dans des projets d’innovation interactifs (i.e., ouverts, collaboratifs, participatifs ou communautaires) génèrent-elles, appliquent-elles et valorisent-elles les connaissances ? Répondre à cette triple interrogation permet de mieux comprendre la façon dont les entreprises innovent à partir de l’identification et de la combinaison de ressources distribuées à l’intérieur comme à l’extérieur de leurs frontières.

Tel est l’objectif des deux numéros thématiques de la Revue d’Economie et de Management de l’Innovation et du Journal of Innovation Economics and Management (Intitulés respectivement « Modèles collaboratifs d’innovation » et « Knowledge based innovation processes »). que de nous éclairer sur le rôle et la spécificité des processus de gestion des connaissances mobilisés lors des différentes phases du développement de l’innovation interactive.

Tel est l’objectif des deux numéros thématiques de la Revue d’Economie et de Management de l’Innovation et du Journal of Innovation Economics and Management (Intitulés respectivement « Modèles collaboratifs d’innovation » et « Knowledge based innovation processes »). que de nous éclairer sur le rôle et la spécificité des processus de gestion des connaissances mobilisés lors des différentes phases du développement de l’innovation interactive.

* Centre de recherche de l’armée de l’air, pierre.barbaroux@defense.gouv.fr

Février 2016, « L’Economie sociale et solidaire une promesse de transformation sociale ? », par Nadine Richez-Battesti*

Un siècle et demi après son émergence en France, la loi du 31 juillet 2014 est venue définir et reconnaitre l’Economie sociale et solidaire (ESS). Caractérisée comme un autre mode d’entreprendre, elle élargit la définition statutaire historique de l’économie sociale – les associations, coopératives, mutuelles et fondations, aux entreprises sociales, plus exactement aux entreprises solidaires d’utilité sociale (ESUS), faisant l’objet d’un agrément. Etant donné que l’on ne connaît pas encore le nombre d’entreprises sociales ayant fait l’objet d’un agrément, à ce jour le périmètre de l’ESS reste celui de l’économie sociale statutaire.

Ces organisations représentent 10,5 % de l’emploi français soit, 2,37 millions de salariés dans plus de 220 000 établissements. Leur contribution à la valeur ajoutée est de l’ordre de 6% du PIB selon les données de L’INSEE. Et elles mobilisent entre 11 et 14 millions de bénévoles. Cet écart entre la part occupée par l’emploi et la contribution à la valeur ajoutée traduit la faible capitalisation relative de l’ESS liée notamment à la prédominance des associations (78% de l’emploi total du champ et 84% des établissements). Présente dans l’ensemble des secteurs d’activités (agriculture, banques et assurances, sanitaire et social, sport , culture, éducation….), l’ESS se caractérise par un certain nombre des principes partagés : primauté des personnes sur le capital, gestion démocratique selon le principe une personne-une voix-, la-capitalisme c’est à dire la combinaison de réserves impartageables et d’une lucrativité individuelle limitée, mixité des ressources et utilité sociale de l’activité.

Toutefois, en dépit de cette institutionnalisation et de son poids économique, l’ESS reste méconnue. Et quand il y est fait référence, c’est plus pour pointer ses dérives que sa modernité. Elle est souvent pointée du doigt, pour l’hybridation de ses grands groupes agricoles et bancaires notamment, qui induirait inévitablement une forme de banalisation, et pour un usage limité de la démocratie dans la plupart de ses composantes. Elle apparaît à certains comme une vieille dame, un peu engoncée dans ses statuts, face à des dynamiques créatives, qui privilégient le projet.

Elle est enfin prise en étau entre un social business porté par des groupes capitalistes, qui communiquent largement sur leurs capacités à mettre en œuvre un capitalisme compassionnel et l’émergence rapide d’une économie collaborative qui parfois n’a de collaborative que le nom. Certains de ses développements actuel, tels que Airbnb, s’embarrassent peu des questions de propriété du capital et de démocratie. Ils privilégient l’accès au financement à travers l’introduction en bourse, plus que de penser un modèle d’organisation qui garantisse le développement du projet relativement à l’implication de ses membres

Pourtant, l’ESS reste la promesse d’un développement économique et social plus juste, d’une combinaison renouvelée entre efficacité économique et justice sociale. Vecteur d’innovation sociale, elle est susceptible de contribuer à l’invention de réponses à des besoins sociaux mal satisfaits, et pour lequel l’Etat-Providence n’offre que des réponses imparfaites. Elle est aussi plus largement promesse de transformations socio-politiques dans le cadre d’un modèle de développement plus démocratique et plus participatif. Un enjeu essentiel aujourd’hui…

* Aix-Marseille Université and LEST-CNRS

Janvier 2016, « L’impression 3D comme alternative à la rivalité mimétique de René Girard », par Serge Le Roux*

La disparition récente du philosophe et anthropologue René Girard, professeur à l’université Stanford, a remis en débat ses idées originales du désir mimétique, idées qui ont imprégné une partie de la pensée économique contemporaine.

On connaît la thèse principale de René Girard : sur un modèle de triangulation, mon désir ne cherche qu’à être le désir d’un autre pour un objet que je désire (processus d’imitation) ; si cet autre est accessible, il devient un rival, la concurrence ainsi établie provoquant la montée de la valeur attribuée à l’objet convoité. Si cet autre n’est pas accessible, envie et jalousie peuvent transformer le monde, de proche en proche, en un antagonisme généralisé.

Cette pensée a reçu un certain accueil chez les économistes : Michel Aglietta et André Orléan ont, en leur temps, produit un ouvrage de référence sur le sujet, La violence de la monnaie (PUF, 1982) : « … polarisation mimétique de tous les désirs des acteurs en quête de richesse sur un même objet, polarisation qui clôt la crise en donnant une forme socialement reconnue à cette richesse si vivement désirée. Cet objet qui émerge par le jeu de la polarisation mimétique comme étant le désirable absolu, comme ce qui est recherché unanimement par tous, [c’est] la monnaie » (Orléan André, Pour une approche girardienne de l’homo œconomicus, Cahiers de l’Herne, n° 89, 2009, pp. 261-265).

On comprend l’intérêt d’une ouverture critique de ce type pour tenter de créer une brèche dans la théorie hégémonique de l’équilibre économique général : « C’est toute la compréhension des économies marchandes [que la réflexion girardienne] transforme en profondeur. On a déjà noté qu’en autorisant la possibilité de dynamiques cumulatives, cette approche rejette la thèse d’une autorégulation concurrentielle des marchés, thèse qui est au cœur même de l’approche libérale et de sa conception de la « main invisible » (ibid.).

On pourrait faire remarquer que cet outil critique comporte une faiblesse, tenant à la sous-estimation de la structure « propriété » qui, en cristallisant la domination de certains acteurs sur d’autres, assèche la mécanique possible de la rivalité mimétique (y compris dans les incitations à la violence qu’elles peuvent susciter, qui trouvent, sur ces terrains, d’immédiates limites).

Quoiqu’il en soit, il semble bien que ces débats commencent leur processus d’obsolescence.

En effet, comme pour l’essentiel de la pensée économique depuis Adam Smith, le paradigme central a commencé à migrer, d’un monde marqué par la rareté – formant le soubassement logique des phénomènes de rivalité – vers un nouveau monde de l’abondance, actuellement en constitution sous les impacts révolutionnaires de l’économie devenant numérique (Selon Chris Anderson (Makers, 2012), la fabrication personnelle étend le champ de la gratuité : « la variété est gratuite … la complexité est gratuite … la flexibilité est gratuite »).

L’impression 3D est un phénomène symbolisant ce passage d’un système productif à un autre : par rapport aux imprimantes actuelles, une imprimante 3D se caractérise, d’une part, par l’utilisation possible de tous types de matériaux (vs la seule encre) et, d’autre part, par l’existence d’un moteur supplémentaire fonctionnant dans le sens vertical ; elle peut créer des productions minuscules (à l’échelle de la cellule) ou des ouvrages gigantesques (bâtiments, ponts) ; à la différence de la production industrielle, elle peut être réalisée par une seule personne (modèle de la fabrication personnelle) maîtrisant le processus du début à la fin : design, création du fichier CAO, acquisition ou fabrication des matériels et matériaux, mise en œuvre de la fabrication, tests et usages. Les individus actifs sur ce nouveau terrain, peuvent se délivrer de la rivalité mimétique en fabriquant eux-mêmes les objets qu’ils désirent ; et ce sans en priver personne.

* Réseau de Recherche sur l’Innovation / Lab.RII

 

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