Editos 2014

Décembre 2014, « De l’importance de l’entrepreneuriat low-tech », par Sophie Reboud*, Tim Mazzarol**

La littérature académique et la littérature professionnelle sont d’accord pour dire que les entreprises low-tech (l’OCDE les définit comme investissant moins de 3% de la CA en R&D) et les entreprises high-tech n’innovent pas de la même façon : ces différences se retrouvent non seulement sur le type d’innovations développées, mais aussi dans le management du processus de commercialisation de ces innovations.

Par ailleurs, leur taille réduite et la limitation de leurs ressources encouragent les petites entreprises à adopter un processus d’organisation plus informel, mobilisant les liens personnels et les réseaux de leurs dirigeants, s’appuyant sur des sources de conseils non traditionnelles comme les amis ou les collègues de travail. Ceci semble d’ailleurs être particulièrement le cas dans les secteurs low-tech et mid-tech.

En dépit de l’importance de ces secteurs low et mid-tech, l’essentiel de l’attention des gouvernements se porte généralement sur ce qu’on a pu appeler le « Modèle de la Silicon Valley ». Pourtant de plus en plus d’études montrent que ce modèle d’entreprise high-tech, généralement financé par capital risque, n’est pas la seule approche choisie par les PME pour innover. De nombreuses petites entreprises innovantes grandissent et se développent sans faire appel à des financements externes. Tout indique donc que des PME plus « ordinaires » innovent, en s’autofinançant la plupart du temps, et contribuent de façon non négligeable au développement économique national. Mais bien que l’innovation soit réputée prendre plusieurs formes (dont des innovations organisationnelles par exemple), elle est la plupart du temps mesurée par l’innovation produit uniquement, ce qui entraine une sous-estimation de la production d’innovation par les petites entreprises et par les entreprises low-tech.

La capacité des petites entreprises à s’engager avec succès dans l’innovation et la commercialisation de leurs innovations est cependant souvent contrainte par leur manque de ressources, par la faiblesse ou le caractère non systématique de leur marketing ou de leur management, et par l’utilisation maladroite de conseillers externes. En dépit de dizaines d’années de recherche en management de l’innovation, il reste difficile d’identifier des résultats clairs ou récurrents, ou même un ensemble cohérent de conseils pour les dirigeants à ce sujet.

Et pourtant, les résultats montrent que les petites entreprises peuvent être des innovateurs actifs en dépit de leur taille ou de la limitation de leurs ressources. Le financement de l’innovation dans les secteurs low-tech, par exemple, est largement basé sur l’autofinancement, avec peu de recours au financement par capital. Les innovateurs low-tech diffèrent aussi des innovateurs high-tech en termes de structure ou d’orientation marché. Les entreprises high-tech semblent en effet souvent plus préoccupées par la conquête de parts de marché, et par la recherche de financements externes. L’équilibre entre des compétences scientifiques et techniques d’une part et marketing et finance d’autre part, bien que valable quels que soient les secteurs, semble moins courant dans les petites entreprises des secteurs low-tech. Pour autant, le succès des nouvelles entreprises, y compris dans les secteurs low-tech, peut dépendre lourdement de la capacité d’adaptation et d’anticipation de leurs dirigeants. Les petites entreprises low-tech sont souvent à la recherche de soutien voire de pré-engagement de clients. Mais leurs décisions de commercialisation de ces innovations restent souvent très intuitives.

Pour un certain nombre de raisons, depuis les difficultés liées à la mesure de l’innovation, jusqu’à la visibilité moindre des innovations incrémentales, l’entrepreneuriat low-tech et les activités innovantes des PME low-tech sont très souvent sous-estimées. Même si une bonne partie de l’activité économique est le fuit de petites entreprises low-tech dans le monde entier, les start-ups high-tech sont plus visibles et mieux soutenues par les gouvernements.

De plus en plus d’études suggèrent qu’un niveau élevé d’innovation est mené par de petites entreprises qui ne sont ni des Gazelles ni des entreprises du secteur des hautes technologies. Il semble donc que plus de travail serait nécessaire pour développer une taxonomie universelle et robuste pour mieux identifier les PME engagées dans une démarche d’innovation. Plus de travail est nécessaire pour développer la compréhension de ces PME, mais il est déjà clair qu’elle conduira à une plus grande reconnaissance des PME « Ordinaires », tant auprès des cercles académiques qu’économiques.

* Groupe ESC Dijon Bourgogne, France, Research Network on Innovation, Sophie.Reboud@escdijon.eu
** University of Western Australia, tim.mazzarol@uwa.edu.au

Novembre 2014, « « Silver économie » : quel potentiel pour les géront’innovations ? », par Blandine Laperche*

Constatant que les personnes âgées constituent un marché potentiellement important (du fait de leur pouvoir d’achat et de leur nombre), les chercheurs ont défini la « silver economy » non pas comme un secteur à part, mais comme un ensemble d’activités de production et de consommation transversal aux secteurs existants (santé, loisirs, habitat, assurances, services à la personne…) qui intègre les applications de l’informatique et des technologies de la communication (robotique, domotique, e-mobilité), etc. Cette combinaison – « silver economy » avec les gérontechnologies peut être source d’innovations à destination des personnes âgées : les gént’innovations. Les gérontechnologies regroupent ainsi l’ensemble des instruments qui jouent un rôle dans les soins apportés aux personnes âgées et qui concernent également leur environnement social et cognitif. Elles s’adressent aux personnes âgées de plus de 60 ans, en situation d’isolement et de dépendance (physique ou mentale et sont souvent présentées selon les prestations diverses qu’elles apportent en vue de l’amélioration du bien-être des personnes âgées: La communication et le renforcement du lien (visiophonie, la téléphonie adaptée, internet,..), la sécurité (télé-assistance, détecteurs de chute ou capteurs de mouvements), la santé (télémédecine, « montres » santé, les appareils pour la prise des médicaments), la mobilité et l’accessibilité (déambulateurs intelligents, les systèmes de bracelet ou de balise ou les interfaces numériques), etc.

D’un côté, les évolutions démographiques font peser d’importants risques d’accroissement des maladies, des situations d’invalidité et de dépendance. La science et la technologie peuvent néanmoins contribuer à réduire ces risques ou à faciliter leur prise en charge. Le vieillissement peut ainsi apparaître comme une opportunité pour réorienter les technologies existantes en les appliquant aux problèmes particuliers de cette catégorie de la population et ainsi renouveler l’offre des entreprises dans la perspective de stimuler la croissance économique.

D’un autre côté, dans les pays développés, nous pouvons observer l’amélioration de la santé des personnes âgées et une intégration de plus en plus active dans la vie sociale. Ceci peut être aussi partiellement expliqué par le progrès technique : par une large diffusion des innovations notamment des technologies de l’information et de la communication (automatisation, télématique). Ces technologies permettent d’accroître la part des personnes âgées sur le marché du travail, d’augmenter la productivité du travail et de se substituer potentiellement ou réellement à l’emploi direct pour les tâches considérées comme pénibles, dangereuses ou géographiquement éloignées. Il est clair que l’automatisation appliquée à la frange de la population la plus âgée de la société pourra exprimer son potentiel productif à condition que la « fracture numérique » soit colmatée.

Le développement de géront’innovations adaptées aux problématiques des personnes âgées est aussi considéré comme une source potentielle d’économies puisque le maintien à domicile pèse à priori moins sur les budgets publics comparé à la prise en charge par une institution. Finalement, ces nouvelles technologies, peuvent permettre la réalisation de gains de productivité non seulement dans les secteurs qui les utilisent mais aussi dans les industries qui les produisent. Elles peuvent susciter des créations d’emplois nouveaux tant dans le secteur des services que dans les domaines de l’ingénierie et du développement. De ce fait, elles peuvent apparaître comme un moteur potentiel pour l’économie.

Pourtant si les gérontechnologies font l’objet d’une attention grandissante de la part des chercheurs de toutes disciplines, des décideurs politiques, mais aussi des entrepreneurs, leur diffusion et l’émergence de nouvelles trajectoires d’innovation ne vont pas de soi. Pour des raisons financières mais aussi en raison de pratiques routinières, la banalisation des gérontechnologies fait face à de nombreux blocages (économiques, techniques, mais aussi psychologiques et éthiques) qui nécessitent pour être levés à la fois des perfectionnements techniques, une sensibilisation accrue et la mise en œuvre de nouveaux modèles de diffusion (diffusion collective, économie de la fonctionnalité…). Pour l’heure, ces innovations spécifiques restent essentiellement au stade expérimental et leur potentiel ne demande qu’à être exprimé pour voir les géront’innovations fleurir.

NB : cette présentation s’inscrit dans un programme de recherche en cours RRI – Chaire Transitions Démographiques / Transitions Economiques.

*Clerse, ULCO, RRI

Octobre 2014, « A propos des relations entre science et innovation », par Joëlle Forest*

Nous vivons dans une société dans laquelle les objets techniques sont omniprésents, où la technique non seulement transforme le monde dans lequel nous vivons mais aussi le façonne. Paradoxalement la technique est impensée. La technique se trouve rejetée hors du logos et de la science (Stiegler, 2004).

Dans la pensée grecque dont nous sommes les héritiers, la technique ne peut en effet être principe de savoir et de connaissance (Lamard, Lequin, 2006). Or une science ne peut exister si son objet n’est pas légitimé par la société (Sigaut, 1994). L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert (1751-1772) ouvre la voie à une technologie descriptive dont la préoccupation est classificatoire et vulgarisatrice. C’est cependant Jacob Bigelow, qui systématise l’usage du mot technologie dans son ouvrage Elements of technology (1829). Dans cet ouvrage Jacob Bigelow défend la vision d’une science tout entière mobilisée par ses applications techniques. Cette conception de la technologie entendue comme une pratique efficace fondée sur l’application des sciences n’est pas étrangère à la diffusion du modèle d’innovation linéaire et hiérarchique (Forest, 2014).

Ce modèle d’innovation a conduit les grandes entreprises à réorganiser leur processus de développement de nouveaux produits selon une logique séquentielle et le principe des « stage-gate ». Des recherches ont cependant souligné que, si ce type d’organisation permet aux entreprises de réduire leur durée de développement de nouveaux produits, il peut s’avérer néfaste eu égard à leur capacité à innover. Par ailleurs, nombre d’études statistiques ont confirmé que l’émergence d’innovations non liées à une activité de recherche est un phénomène relativement courant. En d’autres termes, si la R&D est une condition de l’innovation, elle est toutefois une condition ni nécessaire ni suffisante.

Le numéro spécial du Journal of Innovation Economics and Management, N°15, vol.3/2014, sur les relations entre science et innovation propose de revenir sur le concept même d’innovation ce qui ouvre vers des modèles du processus de conception plus complexes (https://www.cairn.info/revue-journal-of-innovation-economics-2014-3.htm). Ce faisant, il est alors possible de s’émanciper du paradigme de l’application des sciences et de penser la techno-logie comme science de la rationalité créative (Faucheux, Forest, 2012). L’enjeu n’est pas que théorique, il permet aussi de repenser la formation des ingénieurs. Cela revient à battre en brèche une histoire de la pensée qui détermine les formes et les contenus du savoir académique en repensant le statut philosophique de la technique, en ne la limitant pas à être le produit extérieur d’une science appliquée.

* joelle.forest@insa-lyon.fr

Bigelow J., Elements of Technology. Boston, Hilliard, Gray & Co, 1829.
Faucheux M., Forest J., New Elements of Technology, Belfort, UTBM Editions, 2012.
Forest J., Petite histoire des modèles d’innovation, in Boutillier S., Gallaud D., Forest J., Laperche B., Tanguy C. and Temri L. (coords.), Principes d’économie de l’innovation, Bruxelle, Peter Lang, 2014.
Lamard P., Lequin Y.C., La Technologie entre à l’Université : Compiègne, Troyes, Belfort-Montbéliard, Belfort, UTBM Editions, 2006.
Sigaut F., Les points de vue constitutifs d’une science des techniques : essai de tableau comparatif, in J. Perrin, Construire une science des techniques, collection technologie(s), Limonest, L’interdisciplinaire, 1994.
Stiegler B., Philosopher par accident, Paris, Galilée, 2004.

Septembre 2014, « Crise, innovation et transition », par Nadine Levratto*

Depuis la chute de Lehman Brothers en septembre 2008, la crise que traversent les économies est présentée comme le résultat d’un dérèglement de la sphère financière qui se serait diffusé dans l’ensemble de l’économie. Cette priorité donnée à la dette, aux taux d’intérêt et à la régulation financière engendre une réflexion salutaire sur les excès auxquels a conduit la financiarisation presque sans limite de nos économies. Elle conduit cependant à minorer les causes productives et organisationnelles de cette panne de croissance comme si l’économie réelle n’était que le reflet de l’économie financière, idée en contradiction avec l’économie politique la plus (néo-)classique.
A y regarder de plus près, cette responsabilité exclusive de la finance ne tient pas. D’abord les performances des entreprises ont commencé à se dégrader bien avant 2007, ensuite l’accroissement du nombre de défaillances d’entreprises a précédé la vague de faillites bancaires, enfin, dans nombre de pays, la détérioration des conditions d’accès à l’emploi, le gel des salaires et le creusement des inégalités ont favorisé la multiplication d’innovations financières destinées à faciliter la consommation des ménages. Les fameux crédits subprimes sont emblématiques de ces produits.

Si les difficultés de la sphère productive ont précédé la tempête financière une autre lecture de la crise est possible. Elle repose sur l’idée que les stratégies de réduction des coûts, du travail notamment, mises en œuvre par les entreprises n’ont pas permis d’atteindre le graal de la croissance et de la compétitivité. Pas plus que les exonérations de cotisations sociales en faveur de l’emploi peu qualifié qui les ont relayées n’ont permis de réduire visiblement le taux de chômage.
Si quelques voix s’élèvent pour souligner l’importance de la compétitivité hors-prix, liée à la qualité des produits, leur degré de nouveauté, leur spécificité, etc., leur portée reste limitée. Dans ce domaine la France est pourtant bien loin du sacro-saint modèle allemand : la R&D plafonne à 2,1 % du PIB en France contre 2,8 % en Allemagne. Ce différentiel est encore plus marqué si l’on considère les dépenses en R&D du secteur privé qui, en 2008, atteignaient 31 milliards d’euros en Allemagne contre 15 en France. L’innovation est pourtant un moteur de la performance des entreprises comme le montre l’évolution comparée de la productivité des facteurs qui a diminué de 2 points entre 1999 (base 100) et 2012 alors que, parallèlement, elle augmentait de 8 points en Allemagne .

La spécialisation du modèle industriel français dans un niveau moyen de gamme des produits a rendu les entreprises plus vulnérables aux variations de prix que ne le sont leurs concurrents ou homologues allemands. Ces derniers se sont partiellement affranchis des contraintes de coût par un positionnement sur des segments de marché haut de gamme et innovants. Comme l’avaient montré Salais et Storper dans leur ouvrage de référence « Les Mondes de Production », sur ces marchés la coordination entre acteurs s’opère par la qualité plus que par les prix.

L’argument de la baisse du taux de marge pour expliquer le recul de la position des entreprises françaises en matière d’innovation ne tient pas si l’on considère d’une part que la hausse du taux de marge des entreprises entre 1994 et 2002 n’a pas été accompagnée d’une hausse des dépenses de R&D et d’autre part que les dividendes ont considérablement augmenté sur la dernière décennie. Bilan de l’affaire, les dépenses en R&D qui représentaient 44 % des dividendes en 1992, n’en représentent plus qu’environ 25 % aujourd’hui .

La transition à laquelle appelle la crise ne pourra se faire en prolongeant ou renforçant les anciens modèles productifs et instruments de politiques publiques. L’incitation à l’innovation sous toutes ses formes ne peut se limiter à la mise en œuvre d’un crédit d’impôt recherche au coût exponentiel. La transition énergétique, le passage à une économie plus sobre, les circuits courts et le développement d’écosystèmes de production localisés sont autant de projets qui permettent de développer des activités permettant de limiter les contraintes extérieures tout en réduisant l’empreinte écologique. Le développement de ces nouveaux domaines appelle une transformation en profondeur des entreprises, des relations inter-entreprises, du lien entre firmes et territoires ainsi que la définition d’un cadre légal et réglementaire favorable.

En définitive, la transition appelle une stratégie d’innovation productive et institutionnelle qui permette de sortir d’un modèle économique et de s’engager sur la voie d’une véritable nouvelle économie.

* EconomiX, CNRS-Université de Paris Ouest, Nanterre, La Défense, Centre d’Etudes de l’Emploi

Forum Innovation VI 2014 : https://cit2014.sciencesconf.org/

Août 2014, « Jean-Baptiste Say ou quand l’entrepreneur rencontre l’intellectuel » par Gérard MINART*

Dès 1803 – date de parution de la première édition de son fameux Traité – l’économie politique de Jean-Baptiste Say se présente déjà comme un vaste théâtre où se joue une pièce à la fois très nouvelle et très moderne qui a nom Production, dans un décor où les couleurs dominantes s’appellent Capital et Industrie, avec, dans le rôle principal, un personnage central qui se présente comme Entrepreneur et qui est suivi comme son ombre par le Savant source d’Innovation. Les nouvelles combinaisons de l’entrepreneur sont résolument modernes : la production fait appel à des capitaux grâce auxquels l’innovation se développe, valorisant ainsi la recherche scientifique. La finalité de la production est la satisfaction de besoins de plus en plus nombreux, de plus en plus divers, de plus en plus nouveaux, toujours renaissants au fur et à mesure des avancées de la société. D’où le rôle éminent du chef d’entreprise : il est le pivot du développement de la production, donc de la satisfaction des besoins de laquelle découle le développement de la vie sociale. Say était par conséquent particulièrement qualifié pour traiter de l’entreprise et du rôle de l’entrepreneur dans la vie économique.

Jean-Baptiste Say a passé près de huit ans dans le Pas-de-Calais, comme chef d’une entreprise de pointe : une filature de coton. Le coton était à l’industrie de l’époque ce qu’est l’informatique aux métiers d’aujourd’hui : un secteur en pleine expansion porté par une immense révolution technique et des entrepreneurs dynamiques et ingénieux. En effet, c’est pendant la jeunesse de Say qu’étaient entrées en application, en Angleterre, des innovations qui avaient vu le jour quelques années plus tôt et qui, dédiées au traitement du coton, avaient fait de cette industrie le déclencheur de la révolution industrielle de la fin du XVIIIe siècle. Dès lors, faut-il s’étonner de voir Jean-Baptiste Say, jeune économiste ayant promu dans son Traité l’innovation et le machinisme, s’investir – et investir – dans le coton, ce secteur de pointe en forte expansion, chargé de toutes les nouveautés et prometteur, sans aucun doute, de profits rapides ? Expérience irremplaçable qui fournira une ample matière au futur professeur du Conservatoire des Arts et Métiers. C’est fort de cette expérience que, dans plusieurs de ses cours, il brossera le portrait du chef d’entreprise et de ses nombreuses qualités : « …il veut du jugement, de la constance, la connaissance des hommes et des choses. Il s’agit d’apprécier convenablement l’importance de tel produit, le besoin qu’on en aura, les moyens de production ; il s’agit de mettre en jeu quelquefois un grand nombre d’individus ; il faut acheter ou faire acheter des matières premières, réunir des ouvriers, chercher des consommateurs, avoir un esprit d’ordre et d’économie, en un mot, le talent d’administrer. Il faut avoir une tête habituée au calcul, qui puisse comparer les frais de production avec la valeur que le produit aura lorsqu’il sera mis en vente. Dans le cours de tant d’opérations, il y a des obstacles à surmonter, des inquiétudes à vaincre, des malheurs à réparer, … Les personnes chez qui les qualités nécessaires ne se trouvent pas réunies, font des entreprises avec peu de succès… » (1)

Schumpeter a écrit à propos de Say : « durant une très grande partie de sa vie ce fut un homme d’affaires, un homme de pratique, et il connut ainsi l’avantage de savoir de première main ce dont il écrivait. Les intellectuels qui ne connaissent les affaires que par les journaux ont l’habitude de se féliciter eux-mêmes de leur détachement. Mais, à l’évidence, la médaille a son revers. » (2)

… Petite leçon d’histoire.

*Economiste, journaliste et biographe
(1)Traité d’économie politique, Paris, Guillaumin, 1841, p.370.
(2)Schumpeter, Histoire de l’analyse économique, Paris, 1983, Gallimard, 3 volumes réédités en 2004 dans la collection Tel, p.160.

1er Congrès international Jean-Baptiste Say : https://says.univ-littoral.fr/?page_id=5

Juillet 2014, « La politique d’innovation russe et ses limites » par Guillem Achermann*

Reconnaissant un certain degré de dépendance dans l’extraction et l’exploitation des ressources naturelles du territoire russe, l’Etat de la Fédération de Russie s’est déclaré conscient des problèmes rétroactifs que cette dépendance peut susciter sur l’évolution du système productif national. Les discours des élites politiques, les Conceptions, les Stratégies , etc. sont unanimes : la Russie doit utiliser les revenus obtenus de ses ressources naturelles pour reéquilibrer, réformer, redessiner l’architecture de sa structure productive. La modernisation de l’appareil productif russe est étroitement liée à l’émergence d’innovations dans des secteurs stratégiques capables de renforcer la compétitivité de son économie.

Pour initier une politique d’innovation pouvant dynamiser les secteurs industriels stratégiques du pays, l’Etat a pris une série de mesures telles qu’un système d’avantages fiscaux et douaniers, ainsi que des réductions de charges ; un soutien à la formation, mais aussi à l’information ou au conseil (consulting) relatifs au processus d’innovation ; l’impulsion étatique d’une demande pour les produits innovants ; le financement ciblé par des subventions, bourses, prêts, garanties d’Etat, contrats, dons, etc. ; la mise en oeuvre de programmes-cibles, événements, etc. dans le cadre de la politique d’innovation de l’Etat russe ; un soutien à l’export ; la mise en place d’infrastructures relatives au processus d’innovation . Cette politique d’innovation s’accompagne d’une politique de développement économique régional ciblée sur des secteurs et territoires précis.

Si les mesures prises pour dynamiser le système productif russe présentent une pluralité d’initiatives cohérentes pour favoriser l’émergence d’innovations, de nombreuses questions d’ordre pratique subsistent. En effet, la structure de la « nouvelle économie de marché » russe est fragile. Bien que les revenus liés à la rente d’hydrocarbures masquent plus ou moins durablement cette fragilité, les acteurs du processus d’innovation (entrepreneurs, chercheurs, investisseurs, organisations privées/publiques, etc.) ont besoin d’une certaine visibilité de moyen-long terme pour initier de nouvelles stratégies productives. Pour cela, la dimension institutionnelle relative au processus d’innovation est primordiale. En effet, profiter des externalités spatiales de production ne suffit plus pour initier de nouvelles combinaisons productives, il est nécessaire aussi de formuler de nouvelles formes de proximité capables d’absorber de nouvelles connaissances renforçant les dynamiques d’apprentissage et d’innovation. La Russie, forte de son héritage industriel de la période soviétique, cherche à réactiver certaines formules gagnantes de cette époque. Entre concentration des ressources dans un secteur bien défini et renforcement du système réticulaire des organismes d’Enseignement et de Recherche sur l’ensemble du territoire, l’Etat russe ne peut, dans la « nouvelle économie de marché », se passer d’entrepreneurs innovants. Car ce sont ceux-ci qui peuvent enrichir le système productif avec des nouvelles idées et conceptions et des nouveaux processus, produits et marchés. Pourtant, quelles que soient leurs activités économiques, ceux-ci déplorent le manque d’enthousiasme de la part des acteurs étatiques, des normes juridiques calquées sur celles du système soviétique inadaptées aux nouvelles technologies, un système d’allocation de ressources étatiques opaque, etc. Pour enrayer cet état entropique du système productif, l’Etat cible des secteurs et des territoires en particulier. Fruit d’un mélange entre les complexes territoriaux de production soviétiques et les clusters potériens, les « clusters territoriaux d’innovation » russes se veulent pragmatiques. Cependant, les dynamiques des systèmes territoriaux d’innovation demeurent complexes. L’émergence d’innovations capables de donner de nouvelles sources de croissance aux territoires russes et de renforcer leur compétitivité internationale est étroitement liée au contexte économique, institutionnel, social, culturel, etc. dans lequel le cluster d’innovation s’insère. Dès lors, la solution peut provenir des coordinations multiscalaires interterritoriales.

Pour plus d’informations : https://cluster.hse.ru/clusters/

* Lab.RII/Clerse-ULCO, Réseau de Recherche sur l’Innovation

Juin 2014, « Innovation et gestion des connaissances » par Pierre Barbaroux*, Amel Attour**

Dans un environnement économique turbulent, marqué par l’extension géographique des marchés et l’intensification de la concurrence, les firmes ont peu à peu adapté leurs modèles d’organisation des activités d’innovation. Très emblématiques du secteur des hautes technologies avec notamment les cas de Microsoft, Linux, Intel, Google ou Amazon, ces adaptations se généralisent à l’ensemble des secteurs économiques (l’aéronautique, l’agriculture, les transports publics etc.). Ces évolutions se traduisent par l’émergence de nouvelles formes organisationnelles facilitant la collaboration entre parties prenantes du processus d’innovation. Fournisseurs, clients, universités, entreprises de R&D, consultants, communautés d’utilisateurs, organismes de financement … l’écosystème des firmes innovantes est aujourd’hui ouvert et étendu.

Il apparaît alors que l’innovation repose de moins en moins sur les capacités propres d’une firme isolée développant de nouvelles idées en interne, et de plus en plus sur l’activité coordonnée d’une multitude d’acteurs compétents, représentant chacun des gisements de compétences, de connaissances et de savoir-faire utiles pour inventer et commercialiser de nouvelles idées. Dans la mesure où les ressources tangibles et intangibles requises pour innover sont le plus souvent distribuées à l’intérieur et à l’extérieur des frontières de l’entreprise, celle-ci doit être capable, d’une part, d’intégrer (d’absorber, de combiner) la variété des contributions des acteurs externes avec lesquels elle collabore et, d’autre part, de trouver les meilleurs moyens de valoriser la connaissance, les produits et les technologies ainsi développées.

Pour rendre compte de ces changements, les chercheurs ont renouvelé les cadres d’analyse du management stratégique de l’innovation. Ecosystème d’affaires, innovation collaborative, innovation ouverte, communautés d’innovation, living labs … autant de notions développées par la recherche pour étudier les changements opérés par les entreprises pour gérer leurs activités innovantes.

Ce renouvellement des cadres théoriques, ne concerne pas uniquement les modes d’organisation de l’innovation. Les dispositifs de gestion des connaissances déployés par les firmes pour innover changent également de nature. Le changement concerne l’ensemble des processus cognitifs impliqués lors des différentes étapes de l’invention et de la commercialisation d’une innovation. Sont particulièrement concernés les processus de codification, de partage et de transfert des connaissances mobilisées pour innover, mais également de protection de la propriété intellectuelle, de financement des projets, de gestion des asymétries cognitives et informationnelles, et de partage des risques associés.

Dans une économie intensive en connaissances, la co-évolution des modèles d’organisation de l’innovation et des processus de gestion des connaissances représente ainsi un défi majeur pour les entreprises, notamment les Petites et Moyennes Entreprises dont les ressources dédiées à l’innovation et à son financement apparaissent limitées ; cette évolution conjointe représente également un objet de recherche pour les économistes et les gestionnaires.

C’est dans ce contexte que la revue Innovations – Revue d’Economie et de Management de l’Innovation (I-REMI) invite les chercheurs de diverses disciplines (sciences économiques et de gestion, sociologie, sciences cognitives …) à contribuer au numéro thématique intitulé « gestion des connaissances et nouveaux modèles d’innovation : interaction, complexité, ouverture ». Les contributions proposant des avancées originales sur les plans théorique, empirique et/ou méthodologique seront privilégiées.

* Centre Recherche de l’Armée de l’air
** GREDEG- UMR 7321- UNS

Mai 2014, « Economie immatérielle et management de l’innovation » par Elisabeth Walliser*, Sophie Mignon**

Aujourd’hui, la valeur, tant des produits que des entreprises vient à 80% de l’intelligence que l’on y injecte : nous sommes entrés dans la société de la connaissance. La part de l’invisible a pris le pas sur le visible. Nous sommes à l’évidence en train de vivre une nouvelle Révolution scientifique et technologique bien supérieure aux précédentes. Dans ce « nouveau Monde » en émergence, l’immatériel devient dominant, à travers par exemple le rôle des informations, connaissances, circulant au sein de réseaux, générant de nouveaux usages et produits sur le marché, et conduisant ainsi à des pratiques organisationnelles renouvelées…. Cette situation nouvelle bouleverse le fonctionnement des systèmes productifs et des marchés, et questionne les comportements des acteurs concernés, notamment des entreprises et de leur mode de management.

1 – en termes de « produits », même si les sociétés humaines produisent des quantités croissantes de biens matériels qui consomment beaucoup d’intrants physiques – énergie, matières premières, agro-ressources – au point de mettre en danger les écosystèmes concernés, elles consomment de plus en plus des services de divers types (finance, culture et loisir, sécurité…), s’adressant à des publics variés (services à la personne, aux entreprises, aux collectivités).

On peut avancer que, plus l’économie est développée, plus sa part immatérielle est grande par rapport à la part strictement matérielle et ceci tant en termes de production que de consommation.

2 – Cette (r)évolution a des conséquences sur les dynamiques industrielles dans les secteurs concernés. Ces derniers ne sont pas seulement composés d’industries directement représentatives de l’économie numérique (équipements, logiciels, réseaux sociaux….), même si leur part d’immatériel est particulièrement importante et leur taux de croissance impressionnant. La révolution numérique et plus largement de l’immatériel concerne, peu ou prou, l’ensemble du système productif. Ainsi, la compétitivité d’une firme s’appuie de plus en plus sur le développement de savoirs et connaissances, mais aussi la capacité à capter-gérer-stocker-réutiliser une masse de plus en plus importante d’informations (Big data), ainsi que des règles en usage pour les mettre en œuvre, du rayonnement de ses marques, de la qualité de ses relations sociales….

3 – Par-là, les modes de management sont amenés à évoluer, la mutation des systèmes de production appelant de nouvelles organisations et de nouvelles méthodes/instruments de gestion. Le taylorisme caractérisait un modèle productif centré sur la production de masse de biens matériels (automobiles, textile…). L’économie immatérielle appelle des innovations majeures concernant les modes d’organisation et d’animation des ressources humaines dans les collectifs productifs concernés.

4 – Au-delà des dynamiques de transformation des secteurs productifs et des acteurs qui à la fois les portent (et parfois les supportent), au-delà des évolutions, parfois drastiques, des modes de consommation (ex : rôle des réseaux sociaux), la société de l’immatériel, appelle de nouvelles règles du jeu. Ainsi, la notion même de propriété est remise en question ; les règles juridiques, bien adaptées au droit des biens matériels (meubles et immeubles), ont plus de difficultés à être transposées aux items immatériels pour lesquels l’usage est plus important que la propriété elle-même. Il en va de même des règles d’évaluation financière et de leur expression en termes de comptabilité.

En résumé, cette prépondérance de l’immatériel entraîne à la fois de nouveaux « modèles économiques » et des bouleversements des business models existants. Il faut, en conséquence, revoir aussi les modes de gestion et de gouvernance, ainsi que les systèmes de « prise en compte » et d’évaluation des actifs-flux-performances qui leur correspondent. On peut considérer que l’analyse de cette nouvelle économie de l’immatériel appelle une rupture paradigmatique par rapport au cadre d’analyse économique, juridique et de gestion de l’économie marchande traditionnelle.

Si l’innovation est un facteur clé de compétitivité et de pérennité des organisations, elle s’accompagne inévitablement d’inputs et d’outputs immatériels.

En termes d’inputs, l’innovation s’appuie sur des connaissances, compétences et capacités dynamiques mais aussi sur la créativité des individus qui composent le capital humain des organisations. Ainsi les innovations s’enracinent à la fois dans des connaissances codifiées (entrepôts, cartographies, procédures) mais s’appuient aussi sur un partage de connaissances plus tacites, à travers des mécanismes de socialisation et des rencontres plus informelles. Au-delà d’un simple « capital informationnel » et son maintien dans le temps, il convient de s’intéresser aussi à la formation d’un « capital social » entre une entreprise et des fournisseurs, clients, organismes d’accompagnement, experts….

En termes d’outputs, l’innovation s’exprime à travers les marques, la réputation, les brevets, les labels… ; actifs spécifiques qui vont permettre à l’organisation de se distinguer par rapport à ses concurrents. Il en ressort des innovations produits fondées sur des nouveaux usages et modes de consommations, des innovations managériales liées à de nouvelles organisations du collectif…..nécessitant l’adaptation des règles institutionnelles (juridiques, fiscales comptables et financières).

Appel à articles – Numéro spécial de la revue Innovation. Revue d’Economie et de Management de l’Innovation : « Economie immatérielle et management de l’innovation »

* Université Montpellier I – MRM, ** Université Montpellier II – MRM

Avril 2014, « Innovation sociale et innovation technologique : une incompatibilité ? » par Emmanuelle BESANÇON*

L’innovation sociale peut être définie comme la mise en œuvre d’un processus collectif et territorialisé, incluant la participation des bénéficiaires, en vue de réaliser une aspiration sociale tout en répondant à un besoin social. Elle est porteuse de changements dans les pratiques individuelles et collectives afin de parvenir à une société plus juste, démocratique, et respectueuse de son environnement.

L’innovation sociale connaît actuellement un engouement certain. En témoignent les nombreuses publications institutionnelles émanant d’acteurs publics, tels que la Commission européenne, et privés, tels que l’AVISE. De même, au cours de ces deux dernières années, au moins sept appels à projets innovation sociale ont été initiés par autant de Régions en France.

Toutefois, l’innovation sociale peine à s’imposer dans nos schémas de pensée, culturellement marqués par une vision technologique de l’innovation héritée de ces deux derniers siècles. Dans cet ordre d’idées, si les travaux de l’OCDE se sont progressivement ouverts au cours des années 2000 à d’autres formes d’innovation, celles-ci sont d’abord qualifiées d’ « innovations non technologiques » avant d’être pensées pour ce qu’elles sont : innovation de service, innovation organisationnelle, innovation commerciale, etc. De la même manière, évoquer publiquement l’innovation sociale, c’est se trouver directement confronté à une interrogation portant sur ses liens avec l’innovation technologique.

Aussi, l’autonomisation progressive à partir des années 1990 de l’innovation sociale pourrait témoigner d’une certaine acculturation. De nouvelles représentations émergent ainsi, et pourraient se traduire par de nouvelles pratiques, telles que l’ouverture des dispositifs de droit commun à l’innovation sociale. Néanmoins, une question demeure : ce phénomène signifie-t-il que l’innovation sociale ne peut être associée à l’innovation technologique ?

Au regard des initiatives qui ont été mises en lumière dans le cadre d’un Appel à Manifestation d’Intérêt sur l’Innovation sociale lancé par le Conseil Régional de Picardie en 2013, il apparaît que l’innovation sociale peut, dans certain cas et de manière non systématique, inclure une dimension technologique, voire une innovation technologique à proprement parler. Cependant, lorsque celle-ci apparaît comme une composante du projet, il nous semble que l’innovation sociale interroge le processus de production et l’usage des technologies. A titre d’exemple, nous citerons ici une initiative picarde.

Celle-ci vise à concevoir et adapter les outils numériques avec les utilisateurs finaux à partir des besoins qu’ils expriment. Dans cette perspective, la technologie est pensée au regard des besoins auxquels elle permet de répondre (dans une logique de service) et ne peut être produite pour elle-même (dans une logique de bien). Elle s’insère dans un processus ascendant et démocratique, favorisant l’autonomie des personnes notamment fragilisées qui sont à la fois cibles et actrices du projet. Elle apparaît également comme un support de lien social par la rencontre entre les habitants et les acteurs du territoire (concepteurs d’outils multimédia, collectivités locales, associations du médico-social et de l’éducation, chercheurs, etc.) contribuant à la co-conception et la co-production de services de proximité. L’émergence d’activités économiques et la production de nouvelles technologies répondent ainsi à une dynamique collective porteuse d’innovation sociale, participant à la construction d’un modèle de développement territorial et solidaire.

Nous conclurons sur la nécessité de penser l’innovation sociale à part entière, afin d’en saisir toute la richesse et le potentiel de transformation sociale, tout en acceptant qu’elle puisse, dans le cadre de certaines initiatives, intégrer une dimension technologique plus ou moins forte. L’innovation sera alors sociale si elle interroge, dans un processus ascendant et démocratique, la place et l’usage des technologies dans notre société, afin de satisfaire pleinement aux conditions d’un développement durable.

* CRIISEA, Institut Jean-Baptiste GODIN

Mars 2014, « Les services et la crise : ne tirez pas sur l’ambulance ! » par Faridah Djellal et Faïz Gallouj

Dans les économies développées contemporaines, les services représentent près des trois quarts de la richesse et de l’emploi. Tout article et tout ouvrage consacré à ces activités débute invariablement par ce constat statistique. On pourrait ajouter qu’une des caractéristiques des pays dits émergents eux-mêmes est l’accélération de leur tertiarisation à mesure de leur succès industriel.

Si la notion de service est ancienne (elle est en particulier discutée par Adam Smith dans la « Richesse des Nations »), le concept de secteur tertiaire est né dans les années 1930 des préoccupations de la comptabilité nationale (Clark, Fisher). Il a été conforté dans les années 1950, aux Etats-Unis, par les travaux statistiques de Kuznets, mais surtout de Fuchs.

Pour simplifier, on peut dire que deux grandes thèses se sont affrontées, pendant un certain temps, pour expliquer la croissance tertiaire : les thèses post-industrielles, d’une part, et néo-industrielles, d’autre part. Les premières, dont Daniel Bell est la figure de proue, défendent une conception optimiste et idéalisée de la société de services. La tertiarisation s’expliquerait par une loi de la demande (loi d’Engel) et une loi de la productivité (loi de Fourastié). La société post-industrielle constituerait une nouvelle étape du progrès humain, bâtie sur la production et la consommation de services et la prééminence d’un tertiaire supérieur de cols blancs. Les thèses néo-industrielles, dont l’un des principaux promoteurs est Jonathan Gershuny, sont quant à elles critiques vis-à-vis des services. Ainsi, pour Gershuny, la technologie et l’innovation sociale sonneraient le glas de la « société de services » pour lui substituer une société de « self-service » dans laquelle les consommateurs renonceraient à la prestation de service marchande, pour une production domestique appuyée sur un système technique (le DVD plutôt que le cinéma, le micro-onde et la pizza plutôt que le restaurant). Pour d’autres auteurs de ce courant néo-industrialiste, les services sont subordonnés à l’industrie (seule activité motrice), quand ils ne sont pas parasitaires. Ces débats, qui ont connu leur apogée dans les années 1970-1980, se sont peu à peu apaisés, à mesure que les services s’installaient de manière irrémédiable dans le paysage socio-économique, comme en témoignent les indicateurs macro-économiques.

Il n’en reste pas moins que selon la vieille logique du bouc émissaire, de manière récurrente, à l’occasion de chaque crise économique, ou de chaque pic dans une crise chronique, ces controverses sont ranimées. Les services sont alors désignés, de manière plus ou moins explicite, comme les causes des difficultés économiques, qui se traduisent par un affaiblissement de la base industrielle (désindustrialisation). Dans le discours d’hommes politiques influents, mais aussi d’économistes éminents (quand il ne n’agit pas des mêmes personnes), on assiste à l’établissement d’un lien de causalité contestable entre tertiarisation et désindustrialisation, comme si l’ouverture d’un hôtel ou d’un restaurant, la création d’un cabinet de conseil, ou d’une association entraînaient la fermeture d’une usine ! Ainsi, pour ne se limiter qu’à ces deux seuls exemples récents, Nicolas Sarkozy, alors qu’il était ministre de l’économie déclarait « la France ne peut pas être qu’une économie de banques, d’assurances et de services…». (France Info, le 16 avril 2004). De même, Arnaud Montebourg, à la tête d’un ministère du redressement productif (dont le nom lui-même en dit long), déclarait en 2012 « Aluminium, textile, bois… notre projet, c’est de reconquérir toutes les industries parties à l’étranger. L’idée d’une France qui réussit sans usines, c’est fini (…). Adieu l’économie de services, vive le « redressement » par l’industrie, par le dur. Notre pays ne doit pas devenir une vaste station de ski pour riches, un hôtel de luxe avec spa » (Le Parisien, 2012). Cette suspicion à l’égard des services transparaît également, de manière récurrente, dans la littérature, comme suffisent à en témoigner les titres suivants : “ Too few producers ” (Bacon et Eltis, 1978), “ Manufacturing matters ” (Cohen et Zysman, 1987), « La France sans ses usines » (Artus et Virard, 2011), « Réindustrialisation, j’écris ton nom » (Levet et al., 2012).

Si personne ne peut nier la crise économique qui caractérise la plupart des pays européens, quel est le mécanisme qui permet d’imputer (implicitement ou explicitement) cette crise aux services et de crier haro sur ces activités ? D’une certaine manière, Adam Smith, dont la pensée continue d’influencer les conceptions des économistes contemporains (et des hommes politiques de droite comme de gauche), porte la responsabilité de cette stigmatisation des services, lui qui, s’intéressant, il est vrai, aux domestiques, aux artistes et aux serviteurs de l’Etat, définissait les services comme « improductifs de toute valeur » et « s’évanouissant au moment même de leur production ». Mais il faut reconnaître que d’autres mythes, bien connus resurgissent systématiquement à chaque poussée de crise : les mythes de la faible intensité capitalistique des services (l’absence d’usines), de leur faible productivité, de leur inaptitude à l’innovation, de leur inadaptation à l’échange et au commerce international, le mythe de la « société de services comme société de serviteurs (selon la formule du philosophe André Gorz),…

Or, aujourd’hui plus qu’hier, ces mythes ne tiennent plus. C’est en effet dans les services que se diffusent, pour l’essentiel, les technologies emblématiques de notre siècle : les TIC. Or, celles-ci facilitent l’échange et le commerce international des services, les gains de productivité et les dynamiques d’innovation. Même si elle est duale, la société de services, comme l’illustrent les statistiques, est davantage une société d’ingénieurs que de serviteurs : les organisations de services sont en effet les principaux employeurs de cadres, ingénieurs et managers. Si elles recrutent aussi des employés moins qualifiés (« bad jobs » ou « hamburgers jobs »), faut-il nécessairement toujours s’en plaindre dans des économies en difficulté ? Mais l’économie des services, c’est aussi l’économie des services intensifs en connaissances (ingénierie, conseil) dont on sait qu’ils sont non seulement particulièrement innovants pour eux-mêmes, mais qu’ils constituent des soutiens essentiels à l’innovation des autres secteurs (en particulier industriels). Faut-il rappeler, comme le fait William Baumol, dans un travail au titre évocateur (« Service as leaders and the leader of the services »*) que la R&D est un service (l’éducation l’est tout autant). Plus généralement, des travaux de plus en plus nombreux mettent en évidence l’irrésistible montée en puissance de la capacité d’innovation des services, reconnaissent une dynamique d’innovation trop longtemps restée invisible à nos outils d’analyse (technologistes et industrialistes). On pourrait pousser plus loin encore la revalorisation de l’image des services, en considérant paradoxalement que l’économie des (activités de) services n’existe plus (ou est en voie de disparition), que les services et les biens sont désormais inextricablement liés, comme le formulent un certain nombre de théories récentes : économie des fonctionnalités, économie de l’expérience, approches en termes de caractéristiques, service-dominant logic…

Au total, dans la recherche des causes de la crise économique, il ne faut pas se tromper de cible. S’il faut se préoccuper sérieusement du problème de la désindustrialisation de nos économies, ce n’est pas en s’attaquant aux services. Les services ne sont pas le problème. Ils sont au contraire souvent une (partie de la) solution. Une solution certes défensive ou thérapeutique, dans certains cas, dans une perspective générale d’économie sociale et solidaire. Mais aussi et surtout une solution offensive, tirant parti de la capacité d’innovation des services en général et de l’effet moteur exercé par certains d’entre eux (les services intensifs en connaissances) sur la dynamique d’innovation nationale et la croissance économique. Cessons donc de tirer sur l’ambulance !

*in Gadrey et Gallouj (eds) (2002), Productivity, innovation and knowledge in services, Edward Elgar

Février 2014, « Besoin d’industrie » par Gabriel Colletis1 et Pierre Grou2

Aucun pays ne peut se développer ou même rester un pays avancé sans base productive. C’est pour l’avoir ignoré que certains pays s’enfoncent aujourd’hui dans le chaos et que d’autres risquent d’être entraînés sur la pente du déclin. Les pertes d’emplois et la disparition de pans entiers de l’industrie ne concernent pas seulement certains secteurs ou certains bassins d’emploi. Elles ont des effets dévastateurs sur l’économie dans son ensemble, hypothéquant son avenir et celui des générations futures. Ce faisant, elles mettent en péril la démocratie.

La promotion depuis les années 1980 d’une pensée néo-libérale hégémonique ne faisant aucune distinction entre le « travail productif » et d’autres activités utiles à la société comme, par exemple, les services à la personne ou encore les activités de services touristiques, a complètement occulté la nécessité de disposer d’une base industrielle solide et efficace. Prise au piège d’une pensée néolibérale qui procède par confusion, la pensée économique est en crise. La valeur est devenue la valeur actionnariale. L’économie est assimilée aux seules entreprises. Le travail est considéré comme un coût. Les cotisations sociales sont devenues des « charges ». L’expertise légitime concernant l’industrie relèverait des seuls dirigeants d’entreprises dont cela serait le « métier ».

A l’heure où les faillites d’entreprises et les fermetures d’usines atteignent des niveaux inégalés, un Pacte productif pour la France apparaît comme une impérieuse nécessité. Les termes de ce Pacte productif consistent en un changement profond de représentations et de pratiques.

Tout d’abord, la reconnaissance de la compétence de tous ceux qui travaillent doit se substituer à une vision du travail assimilé à un coût qu’il conviendrait de réduire à tout prix ; la finance doit être mise au service du développement des activités productives et non l’inverse ; les facteurs sur lesquels ont été élaborées des mesures afin de favoriser la localisation des entreprises doivent laisser la place à de véritables stratégies d’ancrage territorial des activités fondées sur la proximité (géographique mais aussi de compétences et en termes de confiance) ; le respect de la nature et de l’environnement doit cesser d’être considéré comme une contrainte et saisi comme une opportunité de réponse à un enjeu vital pour l’avenir.

Pour inventer l’industrie dont la France a besoin, il ne suffira pas que les entreprises, fortement soutenues par les pouvoirs publics, consentent à investir dans la recherche et le développement de technologies de pointe. Il convient surtout qu’un gigantesque effort d’éducation et de qualification soit entrepris allant de l’école à l’entreprise. Cet effort, qui nécessitera des moyens importants sur la durée, ne peut prendre son véritable sens que si le regard porté sur le travail change radicalement. Si les entreprises veulent innover, être compétitives par la qualité de leurs produits, elles devront reconnaître que le travail est synonyme de compétences et source de créativité. Vouloir innover et continuer de considérer le travail comme un coût qu’il conviendrait impérativement de réduire et flexibiliser constitue une impasse expliquant le retard d’innovation de nombre de firmes françaises, voire la situation critique de certaines d’entre elles qui après avoir prétendu pouvoir se passer d’usines prétendent aujourd’hui se passer de leurs ingénieurs.

Contrairement à ce qui est souvent avancé, la baisse des coûts ne vise pas le plus souvent l’amélioration de la compétitivité mais une rentabilité plus élevée et à court terme orientée vers la satisfaction des actionnaires. Jamais ceux-ci n’auront prélevé sur les entreprises des dividendes aussi élevés et quasi-garantis. Vouloir rétablir les marges ne suffit pas et peut même s’avérer contre-productif. Il convient plutôt d’entreprendre de définanciariser les entreprises en introduisant dans leur gestion des mécanismes de préférence pour le long terme. Attribuer, lors des assemblées générales d’actionnaires, des droits de vote calculés en fonction de la durée de détention des titres va dans le bon sens et est un des moyens de nature à favoriser un engagement durable des apporteurs de capitaux. Il en irait de même d’une fiscalité différenciée qui avantagerait le réinvestissement des bénéfices au détriment du versement de dividendes devenus excessifs. Un développement durable de l’industrie supposerait également un enracinement territorial autrement plus fort qui peut être stimulé par la densification des réseaux territoriaux et la promotion d’une économie circulaire économisant les ressources.

Une telle perspective tracerait la trame d’un projet et redonnerait de l’espoir à un pays actuellement sans boussole et qui ne saurait être orienté par des objectifs comme la réduction des déficits publics et la reconstitution des marges des entreprises.

1Professeur à l’Université de Toulouse 1
2Professeur à l’Université de Versailles Saint Quentin en Yvelines

Janvier 2014, « FabLab et Ingénierie : opportunités d’innovation et de créativité » par Laure Morel, Vincent Boly et Mauricio Camargo*

Les dernières années ont été riches en bouleversements et transformation des pratiques de pilotage de l’innovation. Ces transformations ont été favorisées par de nouvelles tendances telles que :

L’innovation systémique : Dans certains secteurs il est devenu impossible de modifier un produit pour une entreprise seule. Les états ou les grands groupes industriels collaborent pour créer en amont des consortiums pour pouvoir innover.

L’open innovation (innovation partagée) : certaines entreprises mobilisent aujourd’hui des compétences de leur environnement. Que ce soient des partenaires connus (autre entreprise, centres techniques…) ou des contributeurs distants et inconnus.

L’introduction des nouvelles technologies dans le processus d’innovation : L’usage que nous faisons aujourd’hui des technologies de l’information et de la communication a modifié la manière dont les processus d’innovation sont déployés. Le web 2.0 bouleverse la veille technologique, la simulation 3D et la réalité virtuelle changent l’évaluation de l’acceptabilité des nouveaux produits. La fabrication additive modifie les processus de conception technique dans certains secteurs. Les plateformes collaboratives gomment les différences culturelles.

L’auto-apprentissage : Les sources de connaissance et d’apprentissage sont en pleine révolution. On constate un incroyable développement des enseignements par « gaming », serious games, par webTV. Les universités ouvertes sur internet (MOOC = Massive Open Online Courses) se multiplient.

Afin de répondre aux nouveaux enjeux et d’apporter leur contribution à cette tendance lourde d’évolution de la façon de concevoir et de stimuler l’innovation, de nombreux laboratoires ouvrent leur « porte internet » : les open labs prennent place notamment sous l’intitulé générique de FabLab. Le concept de FabLab (contraction de l’anglais FABrication LABoratory : littéralement “laboratoire de fabrication”) a été inventé par le chercheur Neil Gershenfeld au MIT dans les années 2000. Depuis, les FabLabs se sont développés aux quatre coins du monde, dans des contextes aussi différents que la Norvège, les Pays Bas, la France, l’Afghanistan, l’Inde, ou l’Afrique du Sud…

Un FabLab est un atelier dédié à la fabrication numérique. L’idée est de rassembler dans un même espace toutes les ressources pour réaliser un projet de A à Z, de l’intention jusqu’au prototype. C’est en ce sens où ce concept est intéressant pour la recherche en ingénierie car il permet de travailler sur des aspects complémentaires de la conception par l’usage telle que la co-création et l’apprentissage collaboratif. Le concept d’Objet Intermédiaire de Conception (OIC) devient un média central dans la conception car disponible en temps « réel ». Il représente un objet de communication entre chercheurs et une source d’intégration des aspects techniques, économiques, ergonomiques, etc. Ainsi, aujourd’hui, outre le fait que la fabrication numérique permet notamment de fabriquer des pièces complexes (pièces techniques, mécanismes, etc.) sans passer par le circuit industriel, les enjeux en terme de recherche se situent sur d’autres dimensions permettant de faire le lien entre créativité et innovation, collaboration et open innovation, conception et intégration de l’utilisateur afin de contribuer à la montée en gamme de nos PME par l’innovation 3D.

*Université de Lorraine, Laboratoire ERPI

 

Toutes les éditos