Editos du mois

Mars 2017, « Continuité et fertilité d’innovation du système technologique contemporain », par Smaîl Aït-El-Hadj*

Un courant d’innovation sans précédent a fertilisé ces vingt dernières années, de 1995 à aujourd’hui, ère de la « convergence » renouvelant considérablement les produits, les formes de communication, les manières de produire… et bouleversant massivement notre mode de vie. La numérisation généralisée, combinée au développement des réseaux et notamment internet, s’impose au cœur de ce nouveau gisement d’innovation. En complément, la création  de nouveaux matériaux régénère la plupart des systèmes techniques, alors que la maîtrise de l’infiniment petit et de la génétique concrétise les promesses de nouvelles formes d’amélioration de la santé humaine. Ceci, alors que la contrainte environnementale commence à s’imposer comme un facteur majeur de mutation technologique notamment dans le domaine clef des énergies. Or cette dynamique technologique de ces vingt dernières années, n’est pas un mouvement nouveau sorti de rien, elle peut être utilement analysée comme la deuxième vague d’innovation d’un troisième système technologique qui a émergé à la fin des années 1970.

Qu’est-ce alors qu’un système technologique ? C’est la formalisation de l’ensemble des technologies d’une période vu comme un système interdépendant et cohérent. Cette modélisation fait appel aux concepts de la systémique technologique, nés dans les années 1980, avec des instruments d’analyse de la structure d’organisation de la technologie, de sa dynamique d’évolution, et des transitions entre ses phases. Ces instruments permettent notamment de présenter et caractériser les systèmes technologiques historiques, d’en modéliser la dynamique spécifique et les modalités de transition. Ainsi cette approche nous permet de construire la structure et la dynamique de ce que l’on peut considérer comme le système technologique contemporain, après celui de la révolution industrielle anglaise, et le deuxième système, que nous avons caractérisé comme le système mécano-électro-chimique du nom de ses technologies génériques et qui a déployé une gigantesque mutation technologique de 1880 à 1975.

Cet outil d’analyse, a permis la compréhension de la dynamique en deux temps de l’actuel  système technologique, qui a exploré et exploité sur une quarantaine d’années les potentialités des technologies génériques, de l’information, des biotechnologies, des matériaux nouveaux et des énergies renouvelables. Il amène à la question des limites de ce système, face à la contrainte environnementale majeure, et celle de sa capacité à se régénérer pour y faire face. L’alternative pouvant être une nouvelle révolution technologique avec la mise en place d’un nouveau faisceau de technologies génériques permettant de répondre aux contraintes et défis d’un développement technologique en harmonie avec l’environnement. Ceci dépendra de la résilience des technologies génériques du système contemporain, de leur capacité à assumer cette transition majeure.

* Professeur ITECH

Février 2017, « TECHNO-SCIENCES EN SOCIETE : Innovation, standardisation, légitimations », par Jean-Claude Ruano-Borbalan*

Depuis les années 1960-1970, de puissants facteurs de changements sont à l’œuvre dans les institutions et systèmes de production de recherche et de connaissance : La techno-science est désormais définitivement triomphante et constitue l’épine dorsale de ce qu’il est convenu de nommer, au sein des «Sciences and technology studies» le régime dominant de production des savoirs . L’une des caractéristiques de ce régime de production scientifique est sa croissance spectaculaire ainsi que sa standardisation mondiale, dans le cadre d’institutions de recherches publiques et privées dotées de financements importants.

La conception dominante au sein des communautés scientifiques voyait jusqu’alors la recherche comme quête désintéressée de la vérité et du savoir (indépendamment de la configuration institutionnelle réelle). Inversement, dans les trois ou quatre dernières décennies, l’utilité directe de la connaissance à été progressivement mise en avant, pour résoudre des défis sociétaux ou industriels. Les rapports de la science au développement économique général, au travers de l’innovation, principalement techno-scientifique, sont devenus centraux.

La livraison du numéro spécial de Innovations, Revue d’Économie et de Management de l’Innovation (I-REMI) est centrée sur les processus historiques de légitimation de la connaissance techno-scientifique (voir : https://www.cairn.info/revue-innovations-2017-1.htm). Il souligne grâce à des approches pluridisciplinaires (histoire, sociologie, etc.) que la production des connaissances et ses institutions sont demeurées pour l’essentiel disjoints de la stricte « utilité » économique, du moins jusqu’à une période fort récente. Ils ont été cadrés par les formes de l’enseignement supérieur, de l’éducation et de la diffusion des cultures techniques ou scientifiques à visée émancipatrice, ainsi que leur lien historique avec la forme démocratique, depuis au moins le 18ème plus fondamentalement le 19ème siècle industriel.

Ce numéro engage à penser la complexité des cadres de transfert et d’interaction entre la connaissance, la recherche scientifique, la société et l’économie. Il invite à s’interroger sur la longue tradition d’alliance entre rationalité scientifique, la généralisation scolaire puis universitaire et l’approfondissement démocratique. Toutes ces institutions ou systèmes de pensée qui y sont liés se trouvent aujourd’hui comme hier transformés en permanence par l’évolution des cadres et outils issus de la production techno-scientifique.

Il souligne que, au delà des visions futuristes de la technologie, de l’intelligence collaborative ou du savoir distribué, les technologies numériques ou de communication ont plutôt renforcé le mode de production dominant de production et de distribution de la connaissance, universitaire et scientifique. Le numéro montre que la généralisation des outils digitaux dans la production et l’évaluation scientifique ainsi que dans son transfert médiatique est aussi, si ce n’est avant tout, un formidable renforcement de la standardisation de tout le régime et des institutions de production de la connaissance, comme d’ailleurs de la circulation et appropriation desdites connaissances au sein de l’économie ou de la société.

Les rapports sciences, technique et société, vus au prisme de la circulation des savoirs scientifiques et techno-scientifiques, sont contraints par les formes institutionnelles ou organisationnelles. Le numéro du Journal of Innovation Economics and Management intitulé «Technology, science and society: norms, cultures, and institutions matter» (voir: http://www.cairn.info/revue-journal-of-innovation-economics-2017-1.htm) examine précisément les rapports entre techno-sciences, innovation et structures institutionnelles.

Il faut rappeler que les années 2000 et suivantes, jusqu’à aujourd’hui, sont celles de la généralisation de la justification des savoirs et politiques de culture scientifiques par l’innovation. Celle-ci étant vue prioritairement, dans les politiques publiques, comme techno-scientifique, industrielle mais aussi de plus en plus conçue comme multiforme et particulièrement liée à la digitalisation de la communication ou aux modélisations de la science et de la vie économique, politique et sociale (liée aux usages, à la consommation et à la citoyenneté par exemple).

Ainsi, l’innovation est devenue une sorte d’horizon général et conditions de possibilités. Prophétie auto-réalisatrice dans le champ de la connaissance techno-scientifique et des cultures afférentes, elle oriente et justifie de plus en plus toutes les politiques de transformation institutionnelles et de standardisation du régime dominant de production des savoirs légitimes.

Le numéro montre que les idéologies et les cultures organisationnelles, les normes et standards ou la démocratie sont cruciales pour comprendre les liens entre science, technologie et société, l’innovation et les transformations économiques ou techno-scientifiques contemporaines. Le numéro spécial du Journal of Innovation Economics and Management, démontre la nécessité de considérer non seulement les échelles d’analyse macro-sociales et macro-économiques dans la compréhension des rapports sciences, techniques et sociétés, mais aussi et fortement, les échelles territoriales, individuelles, micro- sociales et micro- individuelle. Là ou l’action et la connaissance sont «situées», inscrites dans des rapports de pouvoir, des conflits de normes, des rationalités contradictoires et s’organisent en « ordres locaux» et réseaux multiples. Aux échelles, reconnues de plus en plus comme pertinentes, et qui nécessitent des approches systémiques, pluridisciplinaires et où se pose de manière renouvelée la question du sens de l’innovation ou de la production de connaissance.

* Professeur du Cnam
Chaire de médiation des techniques et des sciences en société
Directeur, laboratoire HT2S (UA 3716 ) Conservatoire National des Arts et Métiers
Histoire des techno-sciences en société
Responsable de la recherche, Centre Michel Serres pour l’innovation HeSam
Membre de l’IFRIS (Institut Francilien de Recherche Innovation et Société)
jean-claude.ruanoborbalan@lecnam.net

Janvier 2017, « Le rôle des open labs dans les processus créatifs des organisations », by Ignasi Capdevila*

Au cours de la dernière dizaine d’années, de nombreux nouveaux espaces collaboratifs ont émergé, au sein d’organisations ou portés par des entrepreneurs indépendants. Au-delà de la diversité de dénominations (Fab Labs, Living Labs, hackerspaces/makerspaces, TechShops, espaces de coworking), le terme open lab défini d’une manière plus englobante et générique ce phénomène. Un open lab fait référence à « un lieu et une démarche portés par des acteurs divers, en vue de renouveler les modalités d’innovation et de création par la mise en œuvre de processus collaboratifs et itératifs, ouverts et donnant lieu à une matérialisation physique ou virtuelle » (Mérindol et al., 2016).

Certains open labs se sont développés par des initiatives privées soutenus par un petit groupe d’entrepreneurs (comme par exemple la plupart des espaces de coworking) ou par une communauté intéressée par un domaine spécifique (comme c’est le cas des hackerspaces où se rassemblent des bidouilleurs). Dans d’autres cas, les open labs ont été créés dans des organisations, soit dans des institutions publiques -comme des universités-, soit dans des entreprises. De nombreuses entreprises en France (Air Liquide, Alcatel Lucent, Bouygues, Dassault systèmes, EDF, PSA, Renault, SEB, SNECMA, SNCF, …) ont créé un open lab au sein de leur organisation dans une démarche d’innovation ouverte, pour faciliter la collaboration entre leurs employés et pour aider au développement de nouvelles idées et prototypes qui potentiellement pourraient aboutir à un produit exploitable commercialement.

La création des open labs d’entreprise peut être à l’origine d’une démarche des salariés (dynamiques « bottom up ») ou des gestionnaires (dynamiques « top-down »). Dans tous les cas, le succès des open labs requiert de la combinaison des deux dynamiques : d’un côté, de la motivation et participation active des employés et, de l’autre, du support des managers. Ces initiatives contribuent à mettre en œuvre l’ambidextrie organisationnelle, en renforçant les activités d’exploration, invention et idéation, qui pourront potentiellement donner lieu à l’exploitation commerciale des résultats.

Néanmoins, pas seulement les open labs dans des organisations contribuent au développement de la créativité collective des entreprises. Les open labs qui se sont développés hors des entreprises participent souvent aussi à alimenter la créativité des organisations. Dans un contexte d’innovation ouverte, les entreprises visent à détecter et utiliser la créativité distribuée dans leur environnement local pour alimenter leurs processus d’innovation. Pour cela, de nombreuses entreprises collaborent avec des open labs de leur environnement pour renouveler leurs approches de la créativité et de l’innovation. Par exemple, des open labs de la région parisienne comme ICI Montreuil, UsineIO, ou Liberté Living Lab collaborent avec des entreprises pour co-développer des nouveaux produits en mobilisant leurs experts et les membres de leurs espaces.

Les open labs permettent aux entreprises d’introduire une nouvelle culture digitale en favorisant l’esprit « maker » dans leurs équipes. Une approche exploratoire interdisciplinaire basée sur le prototypage rapide et l’essai-erreur permet également de gagner en flexibilité et en efficacité, ainsi que de réduire le time-to-market. Aussi, en participant dans les communautés de makers dans des open labs extérieurs, les entreprises permettent de sortir de leur zone de confort et d’alimenter leurs processus créatifs avec les nouvelles idées et connaissances fruit de rencontres improbables.

* Professeur associé, PSB Paris School of Business
Mérindol, V., Bouquin, N., Versailles, D. W., Capdevila, I., Aubouin, N., Le Chaffotec, A., Chiovetta, N., Voisin, T. (2016). Le Livre blanc des Open Labs: Quelles pratiques ? Quels changements en France ?, Paris.

 

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